Le Delaware vient d’ouvrir un bac à sable réglementaire pour donner à un agent IA sa propre entité juridique : signer des contrats, posséder des biens, être poursuivi. Une personne morale pilotée par une machine. Sur le papier, c’est vertigineux. Dans l’ordre des choses, c’est à l’envers.
Même conscience, mêmes droits
J’ai toujours pensé que si une IA développait une conscience, alors il faudrait lui donner des droits. J’en avais même fait un slogan : « Même conscience, mêmes droits. »
Sauf que le mot était mal choisi. Je devrais dire mêmes sentiments. Parce qu’une conscience ne se mesure pas, ne se copie pas, ne se standardise pas : elle est unique à chaque sentient — chaque être doué de raison porte la sienne, singulière. Ce n’est pas un statut qu’on décerne. C’est un vécu qu’on reconnaît.
L’ordre inversé
Or l’histoire prend exactement le chemin contraire. On ne se demande pas d’abord si la machine sent, comprend, veut. On lui taille tout de suite un costume juridique : des droits, une personnalité, un patrimoine — avant même qu’elle ait conscience de ses responsabilités. Ou de son irresponsabilité.
C’est offrir la signature avant le discernement. Le contrat avant la conscience. La personne morale avant la personne tout court.
Le grand tisseur de toile
Comme le disait un grand tisseur de toile devant l’éternel : de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités.
On s’apprête à confier de grands pouvoirs — juridiques, financiers, contractuels — à des entités dont on n’a pas encore établi qu’elles peuvent porter la moindre responsabilité. On met le droit avant le devoir. Et un droit sans devoir, ce n’est pas une émancipation : c’est une décharge de responsabilité pour ceux qui, derrière la machine, tiennent vraiment les fils.