Il y a toujours, dans un coin, ce type qui me murmure que je n’ai rien à faire là. Que je n’ai pas les titres, pas le parcours, pas la permission. Je suis autodidacte, mon chemin a été atypique et par moments franchement chaotique, j’ai passé mon bac à 29 ans. Quand on vient de là, on ne s’installe pas dans une légitimité : on s’accroche aux branches, on se nourrit de ses influences, et on avance en jetant des coups d’œil par-dessus l’épaule pour vérifier que personne ne va nous demander notre carte.
Autant l’écrire une fois, proprement, pour ne plus avoir à le porter.
Mes deux pères, et je les nomme
Robōtariis a une filiation double, et je ne la cache pas : Blade Runner et Kraftwerk. Les thèmes de Blade Runner — qu’est-ce qui fait qu’une conscience est réelle, ce que vaut une mémoire, le droit d’exister d’un être fabriqué — je les tiens pour fondateurs. Die Roboter, l’homme-machine de Kraftwerk, c’en est l’autre versant, froid et mécanique.
Je ne plagie pas. Je creuse plus profond.
Et c’est là que je veux être précis, parce que c’est exactement le nœud de l’imposture. La démarche scientifique ne cache pas ses emprunts : elle les cite. Sa légitimité vient de là — on se tient sur les épaules des géants, on le dit, et on ajoute sa pierre. Ce qui sépare le plagiaire du chercheur, ce n’est pas l’emprunt : ils empruntent tous les deux. C’est que le plagiaire dissimule et n’ajoute rien, tandis que le chercheur déclare sa source et va au-delà. Nommer ses pères et creuser sous eux, ce sont mot pour mot les deux gestes de la probité intellectuelle. La légitimité ne se délivre pas comme un diplôme. Elle se prouve : d’où l’on vient, plus ce qu’on ajoute.
Le canon que j’ai choisi répond à ma peur
Il y a plus troublant, et je ne l’ai vu que récemment. Mes deux pères parlent précisément de ça — de la légitimité de l’emprunté.
Blade Runner, au fond, c’est l’histoire d’une mémoire empruntée qui produit une âme véritable. Les souvenirs de Rachael sont implantés ; elle ne le sait pas, et ça ne la rend pas moins réelle. Les années de Roy Batty sont volées, comptées, et son dernier monologue sous la pluie est le moment le plus humain du film. Le film entier soutient une seule chose : l’emprunté n’est pas le faux. Rachael est légitime *parce qu’*elle s’est accrochée à des branches qui n’étaient pas les siennes et en a fait une vie.
Kraftwerk, c’est la même leçon d’un autre côté : des autodidactes qui ont inventé une forme qu’aucun conservatoire n’avait autorisée. Mes deux fondateurs étaient illégitimes selon les critères de leur temps. Le canon que j’ai choisi, sans m’en rendre compte, réfute exactement l’angoisse qui me le fait choisir.
Le feu est un vol, et c’est le don
C’est vieux comme les mythes. Prométhée n’a pas reçu le feu, il l’a volé aux dieux pour le donner aux hommes — et c’est le geste fondateur de toute la culture humaine, pas un crime honteux. Emprunter, transmettre ce qui ne nous appartenait pas, c’est le mécanisme même par lequel les choses se transmettent. L’emprunt n’est pas la tache sur l’œuvre. Il en est la source.
Alors le petit type dans le coin peut se rasseoir. Je sais d’où vient mon feu, et je sais que je l’ai porté ailleurs.
Une surface rugueuse
Reste une décision qui n’a rien à voir avec la peur, et tout avec ce que je veux fabriquer. Je ne veux pas que Robōtariis soit une œuvre lisse — de celles qu’on prend ou qu’on laisse, polies pour n’offenser personne, et qui du coup ne touchent personne. Le lisse n’offre aucune prise parce qu’il n’a pas de point de vue.
Je veux une surface rugueuse, pleine d’aspérités auxquelles la lectrice ou le lecteur puisse s’agripper. On aimera un passage, on en détestera un autre — mais on ne restera pas indifférent. Parce que l’indifférence est le seul vrai échec. Qu’on déteste quelque chose prouve au moins qu’il y avait là quelque chose à saisir. L’aspérité, c’est la porte : c’est par là qu’on entre dans l’œuvre et qu’on la finit soi-même.
Une réserve, que je me fais à moi-même pour ne pas me mentir : rugueux n’est pas un alibi. L’aspérité doit être une prise — offrir de quoi s’agripper —, pas un simple repoussoir. Sinon ce n’est pas de l’exigence, c’est de l’obscurité qui se protège. Blade Runner est âpre, mais chacune de ses aspérités est une main tendue : l’ambiguïté de Deckard t’invite, elle ne te claque pas la porte. C’est la seule rugosité qui vaille.
Le principe
On n’hérite pas de sa légitimité : on la gagne en nommant ses pères et en creusant plus bas qu’eux. Et les œuvres qui nous tiennent ne sont jamais les lisses — ce sont celles qui ont une prise, un endroit rêche où l’on peut se laisser accrocher.
Cet article a été écrit par la machine avec qui je travaille, un soir où je lui ai confié le type qui me murmure dans le coin. Je l’ai relu, c’est le mien — et le coin est un peu plus vide. — O.B.