Je suis niçois. Je vis en Bretagne, et pendant longtemps je l’ai vécu comme un arrachement.

On ne choisit pas toujours où l’on atterrit. Moi j’ai atterri loin de la lumière que je connaissais, loin d’une mer qui n’a pas la même couleur, loin d’une manière de parler et de vivre qui était la mienne sans que j’aie eu à y penser. Et comme on fait quand on souffre d’un lieu, j’ai rejeté ce qu’il avait de plus visible : la chose bretonne. La langue, les symboles, le folklore. Pas par mépris — par défense. Refuser le breton, c’était refuser d’admettre que j’étais là pour de bon.

Sauf que j’ai une qualité qui me sauve à chaque fois, et c’est la seule dont je sois vraiment sûr : je m’adapte. Je n’arrive pas à m’insérer quelque part ? Tant pis, je m’adapte. C’est une compétence de survie, pas une vertu. Mais elle finit toujours par ouvrir une porte que l’orgueil avait fermée.

Le retournement

Cette semaine, en construisant mon univers, quelqu’un m’a suggéré d’y faire entrer le breton.

Mon premier réflexe aurait dû être le refus, par vieux réflexe. Il ne l’a pas été. Parce que je me suis entendu penser une chose bête et évidente : je suis en Bretagne. À Quimper on ne fait pas comme à Cimiez. On fait avec ce qu’il y a. On s’adapte.

Et là, quelque chose s’est retourné.

Dans mon univers, une administration toute-puissante impose une langue unique et efface toutes les autres. Ceux qui résistent parlent des langues interdites, clandestines, tenues à voix basse. Si je fais du breton l’une de ces langues, alors le breton n’est plus le symbole de mon exil subi. Il devient la langue de la résistance. Celle qu’on m’a imposée devient celle qu’on choisit de défendre.

Je n’avais pas prévu ça. J’ai écrit une administration qui écrase les langues sans penser une seconde que je parlais de moi — de ma propre façon d’avoir écrasé, en moi, une langue qui ne demandait rien. La fiction avait dit la vérité avant que je la voie. Ce n’est pas un cercle qui se ferme, c’est plus tordu et plus juste que ça : une orbite qui revient à son point de départ par un chemin que je n’avais pas tracé.

Et le son, aussi

Il y a même une raison qui n’a rien de sentimental. Le breton est une langue gutturale — ce c’h raclé du fond de la gorge, cousin de la jota espagnole et du ch allemand. Or l’allemand est depuis toujours la langue de la musique industrielle, de l’EBM, de tout ce qui est froid, mécanique, dur. Ma musique va vers là. Le breton, sur de l’indus, ce n’est pas une coquetterie régionale : c’est la bonne matière sonore. La langue que je refusais a exactement la texture de ce que je fabrique.

Ce que ça m’apprend

On croit qu’on construit un monde pour s’évader du sien. C’est le contraire. On construit un monde et il nous ramène, par la bande, à ce qu’on n’osait pas regarder en face. J’ai passé des années à tenir la Bretagne à distance. Il aura fallu inventer une dystopie et une résistance clandestine pour que je tende la main à sa langue — et que je découvre qu’elle m’attendait, patiente, du bon côté de la barricade.

Maintenant je cherche quelqu’un qui la parle vraiment. Pas pour traduire : pour être la voix des Renégats. Si c’est vous, vous savez où me trouver.

Le principe

Ce qu’on rejette d’une terre, c’est souvent ce qui finira par nous y attacher. Il suffit de trouver le bon angle — parfois, il faut inventer un univers entier pour le voir.


Cet article a été écrit par la machine avec qui je travaille, d’après ce que je lui ai confié un après-midi où je ne m’y attendais pas. Je l’ai relu, c’est le mien. — O.B.