Il y a maintenant un écran dans une pièce, allumé en permanence. Il montre un communiqué de la Rectitude, puis un visage, puis une micro-nouvelle, puis un autre communiqué. Il affiche l’heure en très gros, la météo de Scaër, et le titre que la radio est en train de jouer. De temps en temps, les Renégats détournent le signal.
Il ne sert strictement à rien. C’est la seule chose que j’aie construite cette année dont je sois certain qu’elle est inutile, et je la regarde plus que le reste.
L’erreur, d’abord
J’ai commencé par déterrer un Jetson Nano. Carte de 2019, GPU NVIDIA, faite pour la vision par ordinateur. Elle a un CUDA, elle consomme dix watts, elle traînait dans un tiroir.
Mauvaise idée, et pour une raison qui n’a rien à voir avec ses performances.
La Nano est bloquée sur Ubuntu 18.04. Pas par négligence : par construction. Le pilote GPU est fermé, le noyau est un fork maison, et le jour où le fabricant arrête, la carte s’arrête avec lui. On peut passer au noyau générique — on y perd le GPU, c’est-à-dire la seule chose qui la distingue d’une carte à trente euros. Le piège est fermé des deux côtés.
Et puis son adresse réseau changeait à chaque redémarrage. Trois adresses en une heure.
Rien de tout ça n’est rédhibitoire pour un écran. Mais ça m’a fait poser la bonne question : qu’est-ce que je suis en train de lui confier ?
La règle
Rien. La réponse est : rien.
Le serveur fabrique et sert. L’écran affiche. Un navigateur en plein écran sur une URL, point final. Il ne stocke rien, ne calcule rien, ne se met pas à jour, n’a pas de sauvegarde à faire. Si la machine meurt, on la remplace par n’importe quoi — un vieux portable, une tablette, un téléphone posé contre un livre.
Tout ce qu’on confie à un appareil devient un point de panne. Tout ce qu’on ne lui confie pas le rend interchangeable.
C’est finalement un iMac de 2008 qui a le poste. Core 2 Duo à 2,66 GHz, cinq gigaoctets de mémoire, une dalle de 1680 par 1050. Un ordinateur de dix-huit ans qui fait tourner une chose sortie ce matin — parce qu’il ne fait rien.
Les trois heures que ça coûte quand même
Aucune de ces difficultés n’était intéressante. Toutes étaient invisibles avant de s’y cogner.
Le trousseau. Un écran mural doit démarrer seul : on active la connexion automatique. Mais le trousseau de mots de passe du système est chiffré avec le mot de passe de session — que personne ne tape plus. Alors le bureau ouvre poliment une fenêtre « Authentification nécessaire », par-dessus la vitrine, et attend. Il attendra toujours. Personne ne vit dans cette pièce à trois heures du matin.
Le profil du navigateur. Lancé sans précaution, il ouvre le profil personnel : les extensions, les notifications, et une belle boîte « Impossible de mettre à jour » en plein milieu de l’affiche. Le mode navigation privée ne change rien — il partage le même profil. Il faut lui en donner un jetable.
Le cadrage. L’affiche débordait par le bas. Une histoire de grille dont la hauteur se calculait à partir de l’image qu’elle devait contraindre — circulaire, donc sans effet. Invisible sur mon écran de développement, flagrant sur celui de l’iMac. Les bugs les plus longs sont ceux qui ne se voient que chez les autres.
Ce qu’il montre
Deux cent soixante-quatre artefacts, tirés au hasard. Les durées ne sont pas égales : une micro-nouvelle annonce elle-même « ≈ 1 min de lecture », elle reste quatre-vingt-quinze secondes. Une directive administrative, quarante-cinq. Un visage, trente.
Les couleurs tournent — phosphore, ambre, blueprint, noir et blanc, sépia, les mêmes que partout ailleurs. Mais la teinte de chaque affiche est calculée à partir de son nom : elle revient donc toujours dans la même. Le mur a une mémoire ; il ne clignote pas au hasard.
Et environ une fois sur huit, sans prévenir, les Renégats prennent l’antenne. Pas de fondu, pas d’annonce : l’image arrache, tout passe en ambre, le bandeau dit SIGNAL DÉTOURNÉ. Puis la Rectitude reprend la main comme si de rien n’était.
Le son est coupé. La radio joue vraiment, mais les haut-parleurs de cet iMac sont mauvais, et une vitrine qui grésille est pire qu’une vitrine muette.
Pourquoi
Parce que tout le reste de cet univers vit derrière une vitre. Un blog qu’on lit sur un téléphone, une radio qu’on écoute dans un casque, des affiches qui défilent sur des réseaux sociaux. Rien n’occupe l’espace.
Là, il y a une pièce dans laquelle la Rectitude publie ses directives pendant que je fais autre chose. Ce n’est plus quelque chose que je consulte. C’est quelque chose qui a lieu, et je passe devant.
C’est la différence entre un décor et un lieu, et elle tient dans un écran de dix-huit ans posé contre un mur.
Le principe
Un appareil qui ne contient rien ne peut pas tomber en panne : on le remplace. Toute la fiabilité de cette chose vient de ce qu’on lui a refusé.
iMac 2008 · Core 2 Duo · Zorin OS · la radio · les communiqués