Il y a maintenant deux petits livres dont vous êtes le héros dans l’univers Robōtariis. On peut les jouer dans le navigateur, choix après choix, ou les télécharger en PDF et les imprimer — sections numérotées, mots-codes à noter sur une feuille, rendez-vous au § 12. Les deux versions sortent du même fichier, et c’est toute l’histoire de ce making-of.
Pourquoi un livre-jeu, ici
Robōtariis raconte des consciences qui s’assemblent à partir de fragments. Le prologue commence exactement comme ça : vous vous réveillez en morceaux, dans un noir sans fond, et le premier éclat que vous saisissez — un rire volé, ou une voix froide qui compte — décide de qui vous devenez.
Or c’est exactement la forme d’un livre-jeu. Le lecteur ne suit pas une histoire : il l’assemble, choix par choix, à partir de fragments qu’on lui tend. La mécanique du genre et le thème du monde sont la même chose. Il aurait été absurde de ne pas le faire.
Un texte, deux livres
La tentation, quand on veut à la fois une version web et une version imprimée, c’est de maintenir deux documents. Mauvaise idée : dès la première correction, ils divergent, et on passe le reste de sa vie à les resynchroniser à la main.
Donc une seule source. J’écris l’aventure en Ink, une petite syntaxe faite pour ça :
=== reveil ===
Il n'y a pas de corps. Pas encore. Seulement des éclats.
* [Tendre vers une lumière chaude] -> fragment_joy
* [Tendre vers une voix froide qui compte] -> fragment_rectitude
=== fragment_joy ===
~ set MEMOIRE_JOY
Tu saisis la lumière. C'est un rire — le nom vient avant le visage : Joy.
-> le_seuil=== section ===, * choix -> cible, ~ set MOT_CODE. C’est tout. À partir de ce fichier, deux moulinettes :
- l’une le rend en page web jouable : la prose, les choix en boutons, l’état suivi dans le navigateur ;
- l’autre le rend en livre à imprimer : sections numérotées, « rendez-vous au N », mots-codes.
C’est le fil qui traverse tout cet atelier : ne pas stocker la chose, stocker de quoi la reconstruire. Il n’y a pas deux livres. Il y a un texte, et deux façons de le déplier.
Le problème, c’est que le papier n’a pas de mémoire
Sur le web, c’est facile : quand vous choisissez le fragment de Joy, le navigateur retient MEMOIRE_JOY, et plus loin un choix n’apparaît que si vous l’avez. La machine se souvient à votre place.
Le papier, lui, ne se souvient de rien. Un livre imprimé ne sait pas ce que vous avez fait vingt pages plus tôt. Alors on renverse la charge : c’est vous, la mémoire. Quand une section vous dit « inscrivez le mot-code JOY », vous le notez sur une feuille. Plus loin, un chemin exige que vous l’ayez — « si vous avez le mot-code JOY, rendez-vous au § 12 » — et si vous ne l’avez pas, la porte est fermée. Comme dans la vraie vie.
C’est exactement la même idée que partout ailleurs dans ces machines : le livre ne stocke pas votre parcours, il vous donne de quoi le reconstruire, crayon en main. Un livre dont vous êtes le héros est aussi un livre dont vous êtes la mémoire.
Reste un détail qui fait tout le sel du genre : les sections sont mélangées. Le § 1 renvoie au § 3 et au § 6, jamais à la page d’à côté. Impossible de lire la suite en tournant la page ; impossible de tricher sans se perdre. La moulinette numérote la section de départ à 1, puis brasse tout le reste avec une graine reproductible — même source, même mélange, à chaque fois.
La machine qui refuse les culs-de-sac
Un livre-jeu est un graphe orienté, et un graphe, ça se vérifie. Avant de jouer quoi que ce soit, un petit validateur lit le texte et cherche les quatre façons de se planter :
✓ structure saine : aucune impasse, section orpheline,
cible morte ni mot-code incohérent
Une section qu’aucun chemin n’atteint. Une section sans issue, où le lecteur reste coincé. Un choix qui pointe vers une section qui n’existe pas. Et la plus sournoise : un mot-code testé quelque part (« si vous avez JOY… ») mais que rien ne pose jamais — un chemin promis qui n’existe pas. La machine attrape les quatre. C’est peu spectaculaire et ça sauve des heures.
Le vrai danger d’un livre-jeu n’est pas là, cela dit. C’est l’explosion combinatoire : deux vrais choix à chaque section, et au bout de dix sections on doit écrire mille fins. La parade est un vieux truc du métier — le goulot. On laisse les branches diverger, puis on les fait toutes se rejoindre sur une section commune, avant de rediverger. L’illusion du choix reste intacte ; le nombre de sections à écrire, lui, redevient humain.
graph LR reveil --> joy[fragment Joy] --> seuil{{le seuil}} reveil --> recta[fragment Rectitude] --> seuil seuil --> choix{{le choix final}} choix --> eveil[Éveil] choix --> fil[Le Fil] choix --> sombre[Extinction]
Les deux losanges resserrés au milieu, ce sont les goulots. Tout ce qui diverge finit par y repasser.
Une aventure pour qui ne connaît rien
Le prologue demande d’accepter un monde. J’ai voulu, à côté, quelque chose qu’on puisse jouer sans rien savoir de Robōtariis, sans conséquence sur le reste — une porte d’entrée qui n’exige aucune clé. Le Dernier Train : le dernier train de la nuit, un wagon vide, une silhouette au fond qui descend en laissant une petite clé de laiton sur la banquette. Selon que vous la prenez ou non, la confrontation qui suit n’a pas les mêmes issues. Cinq minutes, une clé, trois fins. On la teste sans se mouiller.
Ce que ça a coûté quand même
La mise en ligne réservait la surprise habituelle, invisible avant de s’y cogner. Le moteur du blog réécrit tous les liens et retire les extensions : mon /jeu/le-dernier-train.html devenait /jeu/le-dernier-train, et le fichier n’était plus trouvé. La solution ne venait pas du blog mais du serveur en dessous, qui essaie déjà d’ajouter .html tout seul quand une adresse ne tombe sur rien. Il fallait juste le laisser faire — et forcer la main pour les PDF, dont il ne fallait surtout pas retirer l’extension. Une demi-heure pour un lien qui marche. C’est toujours une demi-heure pour un lien qui marche.
Deux aventures, donc, nées d’un même geste : écrire une fois, déplier deux fois. Elles vous attendent — ici, pour jouer, dans le navigateur ou sur papier.
Aucune des fins n’est la bonne. Toutes sont vôtres.