Le DAW, je l’ouvre en dernier. Pas parce que je suis idéologue, mais parce que je fais de meilleurs sons quand les mains sont sur du métal et du plastique et pas sur une souris. Ce n’est pas une posture “analogique” — la moitié de mes machines sont numériques. C’est juste la manière dont je travaille depuis que j’ai commencé à composer pour Robōtariis.
Dawless, ce que ça veut dire concrètement
Dawless ne veut pas dire sans ordinateur. Ça veut dire : l’ordinateur ne décide pas du son. Il reçoit ce que le hardware a produit, il arrondit quelques angles, il mastre si nécessaire. Tout ce qui est artistique — les timbres, les patterns, les accidents — se passe avant.
Le setup actuel c’est quatre machines. Chacune a un rôle précis et un caractère qu’on ne peut pas vraiment imiter ailleurs. L’ensemble forme une chaîne où chaque maillon colore le son avant de le passer au suivant.
MicroFreak — Le cerveau
J’ai récupéré le MicroFreak de Christian Lamalle, créateur du Loumavox et ami de Jean-Michel Jarre. Il est arrivé avec des patches chargés, une histoire dedans. Je ne sais pas si ça change le son objectivement. Subjectivement, oui.
Le Freak est le cerveau du setup. Son séquenceur pilote tout — les notes envoyées au NTS-1, le timing, les patterns. Mais il est aussi une source sonore à part entière, et c’est là que ça devient difficile à expliquer.
L’oscillateur Speech est basé sur le code Mutable Instruments Plaits d’Emilie Gillet. Il a trois zones : filtrage formant dans le bas du knob, SAM (Software Automatic Mouth, le chip de la Commodore 64) au milieu, et LPC (banques de phonèmes) dans le haut. Sur le papier c’est une classification propre. En pratique, ce qui m’intéresse c’est exactement la zone de transition entre formant et SAM — là où le son est ni humain ni machine. Un état hybride sans nom. Tu ne peux pas pointer vers lui et dire “c’est de la voix synthétique” ou “c’est du drone”. C’est les deux, et aucun des deux.
Le knob Timbre en position basse ralentit le chip LPC — les phonèmes s’étirent, se déforment, deviennent des drones rauques méconnaissables. Tu pars d’un mot et tu arrives à quelque chose qui ressemble à un souffle industriel. La modulation de Shape via le séquenceur fragmente les phonèmes de manière stochastique — pas aléatoire, pas composé, quelque chose entre les deux.
Ce qui ne s’émule pas : le clavier capacitif et le ribbon controller. La gestuelle fait partie du son. Mettre le doigt sur une touche sans appuyer dessus donne un résultat différent que de l’appuyer. La pression, la surface de contact, le glissement sur le ribbon — tout ça entre dans le son. Le MiniFreak V (VST officiel) est un autre instrument. Il ne fait pas ça.
NTS-1 — Instrument ou processeur, jamais les deux
Le NTS-1 est la machine sur laquelle j’ai mis le plus de temps à comprendre comment l’utiliser. Le problème n’est pas la complexité — c’est que son double usage crée une ambiguïté permanente.
Il peut être un instrument MIDI : le MicroFreak lui envoie des notes, le NTS-1 produit son propre son avec ses oscillateurs Sinevibes et ses effets. Il peut aussi être un processeur d’effets : le signal audio du MicroFreak entre dans le NTS-1 qui le colore, le détruit, le reconstruit. Les deux modes sont intéressants. Le problème c’est qu’on ne peut pas faire les deux simultanément sans que le résultat devienne une bouillie.
La règle que j’applique maintenant : décider du mode avant de lancer la session et ne pas basculer. C’est un investissement sur le caractère de la jam.
La session du 13 avril 2026 m’a donné le combo le plus violent que j’aie sorti de cette chaîne. Le MicroFreak pilotait le NTS-1 en MIDI, les oscillateurs Sinevibes en mode instrument. En sortie du NTS-1, le bitcrusher activé. Le résultat : une destruction sonore contrôlée où chaque note du séquenceur déclenche quelque chose de granuleux, dégradé, 8-bit, mais avec une cohérence mélodique en dessous. J’ai noté “violent sa mère” dans mes remarques de session. Je maintiens. C’est un combo à garder.
L’écosystème logue SDK du NTS-1 est ouvert — on peut uploader des oscillateurs et des effets de la communauté gratuitement. Les oscillateurs Sinevibes sont payants et ça vaut. Les effets customs qu’on trouve sur GitHub sont expérimentaux, territoires inconnus, parfois inutilisables, parfois exactement ce qu’il fallait. Le bitcrusher en particulier a un grain différent du lo-fi du Zoom R8. Ils ne font pas la même chose.
Volca Drum — La machine qui garde sa place
Le Volca Drum est la machine dont j’aurais le plus de mal à expliquer la valeur à quelqu’un qui ne l’a pas entendu dans un mix.
Elle a six parties indépendantes avec onze algorithmes de synthèse, synthèse numérique plus waveguide. Elle ne fait pas de kick frontal. Elle n’a pas de punch comme un 909. Ce qu’elle fait, c’est occuper une zone fréquentielle très précise sans déborder sur le reste — comme si elle connaissait ses limites et les respectait. Dans un mix dark ambient dense, elle est là sans écraser les synthés. Elle ponctue sans commander.
En basse vélocité, les parties s’effacent dans le mix jusqu’à devenir une couche rythmique discrète. C’est là que je pense à PanSonic — cette manière de faire exister un rythme industriel sans qu’il occupe le devant de la scène. La partie 6 en bruit blanc plus waveguide global pousse dans ce territoire : textures industrielles ambiantes, résonances métalliques qui tiennent.
Mi-acoustique mi-synthétique, c’est la description dans mes fiches et elle est exacte. La synthèse waveguide donne au Volca Drum un côté organique que les synthèses numériques pures n’ont généralement pas. Ce n’est pas réaliste — c’est hybride, comme le Speech du MicroFreak. Ce n’est pas de la caisse claire acoustique, ce n’est pas de la percussion synthétique standard. C’est quelque chose entre.
Zoom R8 — “Mon son est là-dedans”
J’ai écrit ça dans la fiche instrument du R8 et je l’assume complètement. Le R8 n’est pas un enregistreur transparent. Il a une couleur lo-fi numérique particulière — pas propre, pas hi-fi, quelque chose de légèrement dégradé qui correspond exactement à l’esthétique de ce que je fais.
Ce n’est pas un défaut. C’est une feature que j’exploite volontairement. Le signal qui sort du MicroFreak et du NTS-1 passe dans le R8, et le R8 ajoute son grain à lui. Pas le même que le bitcrusher du NTS-1 — différent, plus subtil, une sorte d’arrondi numérique sur les transitoires.
La règle d’or, que j’ai apprise de la mauvaise façon : R8 en record permanent dès le début de la session. Pas quand je pense avoir quelque chose d’intéressant. Dès le début. La jam du 13 avril que je pensais avoir ratée avait en fait trente minutes de rushes enregistrés dans le R8. J’avais tout. Je le savais juste pas encore. Depuis, je ne touche plus à rien avant d’avoir vérifié que le record est actif.
Le R8 joue aussi le rôle de hub de synchronisation — en enregistrant le signal Sync Out du Volca Drum sur une piste dédiée, il peut devenir le master clock pour toute la chaîne. Ça permet un workflow complètement indépendant du Mac : jam, capture sur SD, écoute sur le R8, transfert Mac uniquement si nécessaire pour la finition.
Ce que ça donne ensemble
Chaque maillon a du caractère. Le MicroFreak sur les états hybrides du Speech. Le NTS-1 sur la destruction contrôlée Sinevibes plus bitcrusher. Le Volca Drum sur ses textures percussives discrètes. Le R8 sur son grain lo-fi involontaire.
Une chaîne propre — bon convertisseur, effets transparents, moniteurs neutres — efface les défauts et parfois aussi les accidents heureux. Une chaîne avec du caractère à chaque maillon accumule les couleurs. Le son final est la somme de tout ce qu’on a mis dedans, voulument ou pas.
Pour Dark Umbrae — la branche sonore de Robōtariis — c’est exactement ce que je cherche. Pas un son maîtrisé parfaitement. Un son qui porte les traces de comment il a été fait.
Fiche setup complète : /robotariis-music/02-PRODUCTION/ — instruments, sessions, inventaire.