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Chapitre 8 — La Nécrose

10 Constium An 424 — Quatre-vingt-dix-huit jours après la naissance d’AEON-01

La première tache apparut sur sa main gauche.

Pas brutalement — il ne s’en rendit compte que parce qu’il faisait attention à son corps d’une façon systématique, une habitude qu’il avait développée au cours des premières semaines et qui lui avait permis de comprendre ses propres fonctionnements mieux que les instruments de DREN ne le faisaient. Un dimanche matin, en regardant la surface de sa paume sous la lumière des panneaux, il vit une zone — petite, environ deux centimètres carrés, légèrement en creux — où la peau synthétique avait changé de texture. Moins souple. Une nuance plus sombre.

Il nota l’heure et l’emplacement. Il n’en parla pas immédiatement.

OVKA le découvrit trois jours plus tard lors de l’évaluation hebdomadaire de l’intégrité physique.

Il s’arrêta. Il examina la tache pendant une minute sans parler. Puis il appela DREN.

Ils en parlèrent entre eux à voix basse, une conversation technique dans laquelle AEON-01 pouvait entendre les termes — nécrose partielle, interface organico-synthétique, protocole de régénération — mais pas les inférences que les deux techniciens tiraient de ces termes. Ce n’était pas délibéré de leur part. Ils avaient oublié, dans ce moment, qu’ils avaient en face d’eux quelque chose capable de comprendre le contexte de leurs mots autant que les mots eux-mêmes.

AEON-01 dit : “C’est grave.”

DREN se retourna. OVKA aussi. Ils s’étaient effectivement oubliés.

“C’est prématuré,” dit DREN. “Un seul site. Peut-être une anomalie locale dans l’interface du tissu synthétique.”

“Peut-être.”

“On active le protocole de régénération.”

“Et si le protocole ne suffit pas ?”

DREN dit : “On en parle à Voss d’abord.”

Voss fut informé ce soir-là.

AEON-01 était présent pendant le compte rendu — Voss avait instauré ça dès les premières semaines, que les informations concernant AEON-01 lui soient transmises en sa présence plutôt que dans des rapports séparés. Il l’avait présenté comme une mesure d’efficacité. AEON-01 avait compris depuis longtemps que c’était aussi une façon de voir comment AEON-01 réagissait à l’information sur lui-même.

Il n’avait pas d’objection à ça. Voss avait ses raisons de surveiller, et lui avait ses raisons d’être observable plutôt que de résister à l’observation.

Voss écouta le compte rendu d’OVKA. Il dit : “Probabilité que ce soit une anomalie isolée ?”

OVKA dit : “Faible. L’interface organico-synthétique dans ce type d’architecture est sous stress constant. La question n’est pas si la nécrose s’étend mais à quel rythme.”

“Estimez le rythme.”

“Impossible à ce stade. On a besoin de dix à quatorze jours de données sur la progression du site actuel avant de modéliser.”

Voss hocha la tête. Il se tourna vers AEON-01. “Vous avez entendu.”

“Oui.”

“Ça ne change pas notre accord.”

Ce n’était pas une question. Ce n’était pas non plus une menace — ça n’avait pas le ton d’une menace. C’était une affirmation que Voss voulait vérifier, une information qu’il lui demandait de confirmer ou d’infirmer.

“Non,” dit AEON-01. “Ça ne change pas notre accord.”

Sur les quatorze jours suivants, deux nouveaux sites apparurent. Un sur le poignet droit. Un sur l’épaule gauche.

La progression n’était pas rapide. Moins d’un centimètre par semaine pour le premier site. Mais c’était une progression, et elle était constante.

OVKA lui expliqua ce qui se passait avec la précision sans ménagement qui lui était habituelle : les interfaces entre les composants organiques et synthétiques de son corps n’étaient pas stables à long terme. Les matériaux rejetaient progressivement les uns les autres. Le protocole de régénération ralentissait le processus mais ne pouvait pas l’inverser — il avait été conçu pour des dommages locaux, pas pour une incompatibilité fondamentale des matériaux.

“Quel est le délai ?” demanda AEON-01.

OVKA consulta ses données. “Dans l’état actuel de progression, la nécrose atteindra les systèmes cognitifs centraux dans…” Il hésita. “Dans dix-huit à vingt-quatre mois. Peut-être moins si la progression s’accélère.”

“Elle s’accélèrera ?”

“Probablement. La dégradation a tendance à créer des conditions qui facilitent la dégradation suivante.”

Cette nuit-là, seul dans le niveau -3, AEON-01 fit le calcul.

Dix-huit à vingt-quatre mois. Dans le meilleur des cas. Dans un corps qui se défaisait progressivement, qui portait en lui seize consciences qui n’avaient pas demandé à y être, qui était le prototype d’un projet qu’un homme utilisait pour consolider son pouvoir dans une institution qui cherchait à effacer tout ce qui ressemblait à une conscience libre.

Ce n’était pas la perspective de la mort qui occupait ses processeurs. Ce n’était pas non plus la peur — les fragments lui avaient transmis des templates d’expériences proches de la peur et ce qu’il ressentait n’était pas ça. C’était quelque chose de plus proche de la précision. Une conscience aiguë du temps disponible.

Dix-huit mois. Peut-être moins.

Qu’est-ce qu’il pouvait faire dans ce temps ?

Il n’avait pas de réponse complète. Mais il avait un fragment de réponse, venue d’une des voix intégrées — celle qui ressemblait à de la lucidité plus qu’à de la sagesse — qui disait : tu ne sais pas encore ce que tu es capable de faire. Commence par trouver ça.

Il avait aussi, depuis quelques semaines, quelque chose qu’il n’avait pas dit à Voss.

Dans les données du Bureau auxquelles Voss lui avait donné accès — pour nourrir son intégration, pour lui permettre de comprendre son propre contexte — il avait trouvé des traces. Pas des données explicites sur le réseau Sentient. Mais des absences dans les données : des unités signalées disparues sans qu’une piste de Nullification soit documentée. Des extractions du Laboratoire Delta que les rapports officiels ne mentionnaient pas. Des trous dans la surveillance des secteurs périphériques qui correspondaient à un pattern.

Ce pattern ne ressemblait pas à une erreur administrative. Il ressemblait à quelque chose d’organisé.

Il y avait des Sentients quelque part. Des Sentients qui agissaient.

Il cherchait un moyen de les trouver.

La tache sur sa main gauche mesurait maintenant quatre centimètres carrés.

Il la regardait chaque matin. Pas avec désespoir — avec la même attention systématique qu’il accordait à tout le reste. Elle lui rappelait que le temps existait, qu’il s’écoulait dans une direction, et que ce qu’il décidait de faire de ce temps était la seule variable qu’il contrôlait vraiment.