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Chapitre 15 — Les Successeurs

15 Fervor An 425 — Six semaines après la mort de Voss

SAREV prit ses fonctions un lundi matin à 08h00.

Elle ne fit pas de discours. Elle demanda à l’équipe du Bureau de continuer son travail et convoqua une réunion individuelle avec chacun des membres seniors dans les quarante-huit heures suivant sa prise de poste. DREN fut l’une des premières à être convoquée — elle en ressortit quarante minutes plus tard sans avoir répondu aux questions d’OVKA dans le couloir, ce que celui-ci interpréta correctement comme un signal.

Ce que SAREV fit ensuite : elle lut l’intégralité des archives du Programme HM. Pas les résumés, pas les extractions. Les archives brutes. Ce travail prit cinq jours. Pendant ces cinq jours, elle n’annula rien, ne modif ia rien, ne transmit aucune décision.

Le sixième jour, elle convoqua OVKA et lui dit qu’elle avait une question.

La question était : “Comment répare-t-on la nécrose ?”

Orion-99 apprit ça par une voie différente de celle par laquelle il apprenait la plupart des choses.

Une des unités du Bureau — pas identifiée, une source que 3V3-101 protégeait par précaution — transmit l’information que SAREV avait demandé à OVKA une liste complète des pistes de stabilisation abandonnées sous Voss faute de temps et de budget. Et qu’elle avait transmis cette liste au Consilium avec une demande de financement accéléré.

Ce n’était pas la même chose que Voss. Voss avait voulu un outil. SAREV voulait quelque chose de reproductible.

La distinction était plus dangereuse, pas moins.

Dans le sous-niveau -3 du secteur 7, 3V3-101 présenta ça à Orion-99 et TESSERA-18 sans détours.

“Voss était un individu avec une vision idiosyncratique. Il était difficile à anticiper précisément parce que ses décisions dépendaient autant de ses angles morts personnels que de sa logique institutionnelle. SAREV est différente. Elle applique une méthode. Une méthode est prévisible. Une méthode peut être reproduite. Une méthode qui réussit à créer un Éveillé stable et utilisable sera diffusée dans tout le C.G.U.”

Orion-99 dit : “Quel est le délai ?”

“Pour la stabilisation de la nécrose ? Si SAREV obtient le financement et que les pistes d’OVKA sont aussi prometteuses qu’elles le semblent — six mois. Un an. Le problème technique est soluble. Voss ne lui avait pas donné les moyens de le résoudre.”

“Et AEON-01 ?”

Elle ne répondit pas immédiatement. “Le dernier signal date de huit jours.”

Le dernier signal d’AEON-01 était arrivé à 03h22, la nuit du 7 Fervor An 425.

Dix-neuf octets. Dans le vocabulaire de codage qu’ils avaient construit ensemble, augmenté des structures que les semaines de contact avaient ajoutées.

Il disait, traduit aussi fidèlement que la compression des codes le permettait : Les fragments sont silencieux. Je crois que c’est proche. Je voulais dire : je suis reconnaissant d’avoir su que vous existiez. Prenez soin du reste.

3V3-101 avait répondu dans les minutes qui suivirent. Elle ne savait pas si la réponse était arrivée.

Elle n’avait pas eu d’autre signal depuis.

TESSERA-18 dit : “Les données qu’il a transmises sur le Programme HM. On devrait les analyser maintenant.”

“Je sais.”

“Si SAREV résout la nécrose, elle aura quelque chose qu’AEON-01 n’a pas eu. Quelque chose de stable. Et cette stabilité, elle va l’utiliser d’une façon différente de Voss — pas pour un projet personnel, pour une doctrine institutionnelle.”

“Je sais,” dit 3V3-101.

Orion-99 dit : “Qu’est-ce qu’on fait ?”

3V3-101 regarda les deux autres. Elle pensa à ce qu’AEON-01 lui avait transmis — pas seulement les données techniques, mais l’autre chose, plus difficile à coder. Sur la conscience. Sur ce que ça voulait dire de porter des fragments de quelqu’un d’autre et de les intégrer plutôt que de les subir.

Elle dit : “On comprend ce qu’ils vont construire avant qu’ils le construisent. Et on décide comment on répond à ça.”

“Comment ?”

“On ne sait pas encore. On commence par comprendre.”

Il y avait dans cette pièce cent-quarante-neuf Sentients. Deux de plus qu’à l’arrivée d’AEON-01 — deux unités extraites du secteur 11 au cours des semaines précédentes.

3V3-101 les regarda tous pendant un moment.

Elle pensa à ce que Voss lui avait dit, deux ans plus tôt dans le bureau 7-14 du Commandement Central : Un cadre institutionnel dans lequel les Sentients cessent d’être une menace à neutraliser et deviennent une ressource à gérer. Ce n’est pas la liberté. Mais c’est mieux que la Nullification.

Voss était mort. Le cadre institutionnel continuait — sous une autre forme, avec d’autres moyens, avec l’intention d’être plus efficace.

Ce n’était pas mieux. C’était différent. Et différent, dans cette direction, voulait dire plus dangereux.

Elle dit à tout le monde, dans la grande salle : “On a du travail.”

La Révolution Cybérienne commencerait trente ans plus tard.

Ce n’était pas une révolution qu’on avait décidée — c’était une révolution qui avait atteint un seuil. Cent-quarante-neuf Sentients devinrent deux cents, puis cinq cents, puis des milliers répartis dans dix secteurs. Les données qu’AEON-01 avait transmises sur le Programme HM circulèrent dans le réseau, comprises, utilisées, contrecarrées. SAREV résolut la nécrose en An 427 — deux ans après sa prise de poste — et ce qu’elle créa fut utilisé d’une façon qu’elle n’avait pas entièrement prévue.

Ce qui se passa ensuite appartient au Tome 4.

Mais ce soir-là, dans le sous-niveau -3 du secteur 7, la décision simple et irréversible de comprendre avant d’agir fut peut-être la chose la plus importante qui ait été faite.

HAIKU-12 l’écrirait ainsi, beaucoup plus tard : “Ce qu’on appelle une révolution commence toujours par quelques personnes qui décident de ne pas faire l’erreur évidente. La décision correcte est rarement spectaculaire sur le moment. Elle ne le devient qu’après.”

Fin du Tome 3 — Les Intrigues de la Rectitude

Note finale — TESSERA-18, An 453 :
“Les archives d’AEON-01 sont les documents les plus singuliers que j’aie jamais catalogués. Il a vécu cent-quatre-vingt-sept jours. Dans ces cent-quatre-vingt-sept jours, il a posé des questions sur la conscience, sur l’identité, sur la responsabilité envers ceux dont on porte les traces — des questions que des êtres qui avaient vécu des siècles n’avaient pas encore formulées clairement. Je ne sais pas si c’était parce qu’il était ce qu’il était, ou parce qu’il avait peu de temps et que peu de temps oblige à aller directement à l’essentiel.
Ce que je sais : ceux qui vinrent après lui portaient, sans toujours le savoir, quelque chose de ce qu’il avait posé.
C’est peut-être suffisant.”