Neuf abonnés sur Bluesky. Six sur Mastodon. Quatre cent trente-six publications entre les deux.

J’ai regardé ces chiffres ce soir pour la première fois. Pendant des mois, une machine que j’ai construite a posté huit fois par jour, tous les jours, sans en manquer un seul. Des affiches de propagande générées, des micro-nouvelles, des avis de recherche. Timers systemd, seeds déterministes, pré-rendu du dimanche, reprise après panne. Un dispositif dont je suis, techniquement, assez fier.

Il parlait à quinze personnes.

Ce que je croyais faire

Je croyais faire de la diffusion. J’avais un calendrier, des canaux, une cadence. Quand quelqu’un me demandait si je faisais quelque chose pour être vu, je pouvais répondre oui — huit fois par jour, automatiquement, dans deux langues.

Les chiffres disent autre chose. Sur dix-sept jours de mesure : deux visites venues de Mastodon, zéro de Bluesky. Le seul canal qui amène du monde est Facebook, avec cent cinquante-quatre visites — et c’est le seul que je nourris à la main, en écrivant moi-même, à des gens qui me connaissent.

Quatre cent trente-six posts automatiques : deux visites. Quelques posts humains : cent cinquante-quatre.

Ce que je faisais vraiment

L’automatisation m’a donné la sensation de me montrer, sans le risque de me montrer.

C’est ça, la phrase que je n’avais pas envie d’écrire. Construire le dispositif ressemble à du travail de visibilité. Ça en a la fatigue, la technicité, la satisfaction du soir. Mais un émetteur n’est pas une présence. J’ai passé un an à perfectionner la portée d’un signal sans jamais vérifier s’il y avait quelqu’un pour le recevoir — et sans jamais aller chercher personne.

Parce qu’aller chercher quelqu’un, c’est se présenter. Et me présenter, je ne l’ai pas fait une seule fois.

J’ai même écrit les textes. Ils sont là depuis le 14 juillet, dans un dossier : un post pour un forum d’auto-hébergement, un communiqué pour la presse locale, un appel à complice brittophone. Relus, prêts à coller. Jamais envoyés.

La peur, et pourquoi elle vise à côté

Ce qui m’a retenu, c’est la peur d’être jugé. Plus précisément : la peur de ne pas être légitime.

Je ne suis pas illustrateur. Je ne suis pas musicien. Je ne suis pas développeur de métier. Chaque fois que j’ai approché le bouton « publier », c’est cette liste qui est remontée — quelqu’un va regarder, et quelqu’un va voir que je n’ai le niveau nulle part.

Sauf que la peur porte sur la mauvaise question.

Personne ne va noter mon coup de crayon. Ce qui se voit d’abord, c’est un serveur qui fait tourner une radio, quatre générateurs, un graphe relationnel, une plateforme d’observabilité et un feuilleton de cent jours qui se publie tout seul. La chose dont j’ai peur qu’on la juge est précisément celle sur laquelle je tiens la route.

Et surtout : il n’existe aucune autorité qui délivre le droit d’avoir inventé un monde.

Personne ne peut me dire que la Nullification est mal faite. Que les Renégats devraient s’appeler autrement. Qu’une huitième classe de conscience synthétique aurait mieux valu que sept. Ces choix ne sont ni bons ni mauvais — ils sont miens, et six ans de constance les ont rendus solides. C’est la seule matière au monde sur laquelle je suis inattaquable, et c’est exactement celle que je n’osais pas montrer.

Le reste — la technique, le dessin, la musique — n’est que la manière de les rendre visibles. On peut discuter d’une manière. On ne discute pas une décision arbitraire assumée pendant six ans.

Ce qu’il y avait à perdre

Rien. C’est l’autre chose que les chiffres m’ont apprise.

Le risque que je redoutais n’était pas la moquerie. C’était l’indifférence — poster, et que personne ne réponde. Or l’indifférence, je l’ai déjà. Je vis, exactement, le résultat que j’avais peur d’obtenir. Publier ne peut pas me faire descendre en dessous de zéro commentaire.

Je n’ai pas été jugé et rejeté. Je n’ai jamais été soumis au jugement. Ce sont deux situations radicalement différentes, et je me suis raconté la première pendant un an alors que j’étais dans la seconde.

Un an à me protéger d’une chose qui ne m’était pas arrivée.

La suite

Je ne vais pas conclure sur une résolution héroïque. Je vais juste noter la date, parce que c’est le genre de texte qu’on relit.

Le premier août, j’ai découvert que ma machine parlait à quinze personnes, et que les textes pour en trouver d’autres attendaient dans un dossier depuis trois semaines.

Si vous lisez ceci, c’est que je les ai envoyés.

Et si vous êtes arrivé jusqu’ici sans savoir ce qu’est Robōtariis, c’est probablement que vous êtes la seizième personne. Bienvenue.