Commençons par le titre, puisqu’il faut bien commencer par là. Il est putaclic, et c’est délibéré : j’ai essayé pendant six ans les titres honnêtes, les titres justes, les titres qui décrivent ce qu’il y a derrière. Ils n’ouvrent rien. Alors celui-ci racole, et il a au moins le mérite d’être vrai.

Six ans. Un univers de science-fiction, son canon, ses factions, sa chronologie. Des images. Des sons. Des morceaux. Une radio qui diffuse en permanence. Des podcasts. Des vidéos. Publié sur à peu près tous les réseaux où l’on est censé publier, dans à peu près tous les formats qu’on est censé produire.

Et rien. Ou si peu que la différence ne se mesure pas.

Le silence poli est le pire

Je ne me plains pas de critiques. Je n’en reçois pas. C’est précisément le problème.

Ce qui arrive, quand quelque chose arrive, c’est la réaction très très polie. Le mot gentil qui ne s’engage sur rien. Le « c’est beau » qui pourrait s’appliquer à n’importe quoi, et qui, justement, ne s’applique à rien. La politesse est le mode par défaut de l’indifférence : elle coûte deux secondes, elle acquitte celui qui la donne, et elle ne dit strictement rien de ce qui a été vu.

Une critique franche serait un cadeau. « Ton lore est illisible. » « Ta radio est ennuyeuse. » « Je n’ai pas compris à quoi ça sert. » Voilà des phrases avec lesquelles on travaille. Un pouce levé n’est pas un signal, c’est un accusé de réception.

Je préférerais qu’on me dise que c’est raté. Au moins ce serait qu’on a regardé.

Non, je ne suis pas Cassandre

Je crois savoir ce qui bloque, et je vais le dire sans détour : dès qu’il y a de l’IA dans un projet, on ne regarde plus le projet. On regarde une position à prendre.

Alors on cherche de quel côté je suis. Est-ce que j’annonce le désastre ? Est-ce que je vends le paradis ? Est-ce que je prophétise, est-ce que j’avertis, est-ce que je fais partie de ceux qui expliquent où va le monde ?

Ni l’un ni l’autre. Je ne suis pas un prophète, je ne suis pas une Cassandre. Ce n’est pas mon travail et ça ne m’intéresse pas. Je n’ai aucune thèse à défendre sur l’avenir de l’intelligence artificielle, et surtout : je n’ai aucune compétence particulière pour en avoir une. Personne n’en a, d’ailleurs, ce qui n’empêche pas grand monde de parler.

Mon travail est infiniment plus modeste, et il tient en une phrase : interroger les technologies qui existent aujourd’hui, et imaginer ce qu’elles pourraient devenir demain.

Aujourd’hui, pas dans dix ans. Ce qui tourne, maintenant, sur une machine dans mon salon. Pas un scénario, pas une extrapolation de conférence : des animateurs synthétiques qui choisissent des morceaux et se répondent à l’antenne, une administration fictive qui émet ses propres communiqués tous les jours sans que personne appuie sur un bouton, un graphe d’allégeances qu’on peut interroger. Ces choses existent, elles ont des pannes, elles ont des logs. Ce n’est pas de la prospective, c’est du bricolage documenté.

Et ce bricolage sert à une seule chose : ouvrir des portes et poser des questions. Des questions auxquelles je n’ai pas de réponse — hormis celles de ma fantaisie, qui n’engagent que moi et ne prétendent à aucune autorité. C’est le contrat de la science-fiction depuis toujours. Elle ne prédit rien. Elle prend une chose du présent, la pousse d’un cran, et regarde ce que ça déplace.

Ce que la peur autorise

Que l’IA fasse peur, je le comprends parfaitement. Les inquiétudes sont légitimes, souvent mieux fondées que l’enthousiasme d’en face, et je n’ai pas l’intention de faire la leçon à qui que ce soit là-dessus.

Mais quelque chose s’est installé en même temps, et c’est plus embêtant : la peur est devenue une permission de ne pas regarder. Elle dispense de l’examen. Le mot suffit à classer, le classement suffit à conclure, et on passe à autre chose sans avoir rien ouvert.

C’est aussi une erreur de catégorie. Mes machines ne remplacent personne : il n’y a pas de poste supprimé, pas d’artiste évincé, pas de client qui aurait payé quelqu’un d’autre. Il y a un serveur dans une maison à Scaër, une facture d’électricité, et une personne seule qui n’aurait jamais pu produire une radio de vingt-quatre heures autrement. Le débat sur ce que l’IA détruit est réel et important. Il ne se joue pas ici.

Ce que je ne vais pas faire

Je ne vais pas arrêter, ce serait ridicule après six ans — et ce serait surtout mentir sur mes raisons, parce que le silence n’a jamais été ce qui m’a fait construire tout ça.

Je ne vais pas non plus me mettre à expliquer que je suis quelqu’un de bien, que mon IA est éthique, que mes intentions sont pures. Ces protestations ne convainquent personne et sonnent toujours coupable.

Je ne vais pas retirer l’IA du projet pour être fréquentable. Elle n’est pas un habillage qu’on enlève : elle est le sujet. Un univers de consciences synthétiques fabriqué avec des consciences synthétiques, ce n’est pas une coquetterie, c’est la même question posée deux fois.

Ce que je vais faire, en revanche, c’est arrêter de croire qu’un bon travail finit par se faire remarquer. C’est faux. J’ai mis six ans à l’admettre, ce qui est long.

Alors voilà

Si vous êtes arrivé jusqu’ici, vous avez cliqué sur un titre racoleur et lu mille mots d’humeur. C’est déjà plus que ce que la plupart des choses que je fabrique obtiennent, et je n’ai pas la mauvaise foi de faire semblant que ça m’indiffère.

Une seule demande, et elle ne coûte rien : si vous regardez quelque chose ici et que ça vous laisse froid, dites-le. Dites que c’est confus, que c’est prétentieux, que ça ne sert à rien. Vous m’aurez plus aidé en trois lignes désagréables qu’avec six ans de politesse.

Les portes sont ouvertes. Elles n’attendent pas d’approbation — juste quelqu’un qui entre et qui dise ce qu’il voit.