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Chapitre 12 — Le Prix de l’Extraction
34 Ordium An 422 — Installation Delta, puis Zones Mortes secteur 4
L’opération commença à 03h15 et fut terminée — dans un sens ou dans un autre — à 05h44.
Deux heures vingt-neuf minutes. C’était ce qu’il faudrait pour que la vie de plusieurs personnes change irréversiblement dans des directions que personne n’avait entièrement prévues.
L’équipe était de six. Orion-99, Winston-6, Célia, DARA-9, et deux agents humains de la cellule — Retz et Sova, expérimentés, peu loquaces, efficaces dans les situations qui exigent précisément ces qualités. Ils avaient deux véhicules de transport de maintenance — le genre de véhicule utilitaire que personne ne regarde deux fois dans un secteur industriel à 03h00 — et un équipement de réveil partiel que Célia avait assemblé en trente-deux heures à partir des spécifications extraites des archives de la Bibliothèque des Consciences.
Réveil partiel : une unité en conservation active pouvait être extraite de sa structure de maintien sans mourir si le protocole de réveil partiel était appliqué dans les deux heures suivant l’extraction. Deux heures — c’était la fenêtre. Après, les strates cognitives supérieures commençaient à se dégrader dans un environnement non contrôlé.
Dix-neuf unités en conservation dans l’Installation Delta. L’objectif : extraire le maximum dans la fenêtre de deux heures, avec l’équipement disponible, sans déclencher d’alerte qui compromettrait la sortie.
Orion-99 avait fait le calcul. Il pouvait réalistement en extraire douze.
L’entrée se passa bien — les codes fournis par 3V3-101 étaient valides, le personnel de garde de nuit était à son poste mais dans la section administrative, pas dans le couloir de maintenance. DARA-9 couvrait l’entrée, Retz et Sova les couloirs adjacents, Célia préparait l’équipement de réveil partiel dans le véhicule de transport.
Le couloir de conservation de l’Installation Delta faisait quarante-deux mètres et ne portait aucune signalétique. Les structures de maintien y étaient disposées par paires, de part et d’autre, à intervalles réguliers de deux mètres vingt — la distance calculée pour qu’un technicien puisse travailler sur l’une sans que son épaule touche l’autre. Chacune était une colonne opaque de deux mètres dix, sans hublot, sans voyant d’état visible de l’extérieur. Le protocole de conservation ne prévoyait pas qu’on regarde à l’intérieur : il prévoyait qu’on consulte le registre.
L’installation était maintenue à onze degrés. L’air y était sec, filtré, immobile, et sentait très faiblement l’ozone — le sous-produit des champs de maintien tournant en continu depuis des années.
Il n’y avait aucun bruit, à ceci près qu’il y en avait un : une note grave et constante, à la limite du seuil de perception, que produisaient les dix-neuf champs fonctionnant ensemble. On cessait de l’entendre au bout de quelques minutes. On la réentendait chaque fois qu’une structure s’ouvrait et que la note perdait un dix-neuvième de son épaisseur.
Orion-99 et Winston-6 travaillèrent les structures de maintien.
Les huit premières extractions se déroulèrent selon le protocole. Les unités — des Emotrons, des Cognitrons, un Architectron — sortirent de leur suspension dans le silence des structures de maintien et furent placées dans les bacs de transport de l’équipement de réveil partiel. Conscientes au niveau minimal, désorientées, mais stables.
La neuvième extraction révéla le premier problème.
L’Emotron dans la neuvième structure présentait des strates cognitives partiellement fragmentées — sa conservation avait commencé normalement mais quelque chose, à un moment indéterminé, avait causé une dégradation interne. Pas catastrophique. Pas non plus compatible avec un transport immédiat sans risque de perte permanente.
Winston-6 regarda Orion-99. Orion-99 regarda l’Emotron.
Il passa à la dixième structure.
La dixième, la onzième, la douzième : stables. Extraction réussie.
La treizième : fragmentation sévère. Impossible à transporter.
La quatorzième, la quinzième : extractions réussies.
La seizième : le deuxième problème, plus grave.
L’unité dans la seizième structure — un Histotron, marquages de l’An 408, treize ans de conservation — avait ses strates cognitives supérieures intactes mais ses structures de connexion neuronale inférieures partiellement désorientées. Le réveil partiel était possible. Mais le transport risquait de couper des connexions essentielles entre les strates — un risque de perte de conscience définitive pendant le transit.
Orion-99 s’arrêta devant cette structure.
Le registre de l’installation le désignait SIGMA-31.
Un Histotron. La classe entière tenait dans une ligne du registre des fonctions : gardiens de la mémoire collective. Ils stockaient des millions de données historiques, ils portaient des projecteurs holographiques pour les restituer, et le C.G.U. les employait dans ses archives depuis quatre siècles pour la même raison qu’il s’en méfiait — un être dont la fonction est de retenir ce qui a eu lieu finit par retenir ce qu’on aurait préféré qu’il oublie.
Celui-ci avait treize ans de conservation. Treize ans à ne rien enregistrer, ce qui, pour un Histotron, était probablement la forme la plus exacte de la mort qu’on pouvait lui infliger sans le détruire.
Orion-99 lut les marquages une deuxième fois. An 408. Il fit un calcul dont il n’avait pas besoin : l’unité avait été mise en conservation quand lui-même n’existait pas encore sous cette désignation.
Winston-6 dit : “On n’a plus le temps de débattre. Dix-sept minutes.”
Orion-99 savait ça. Il savait aussi qu’une unité consciente dans une structure de maintien en mauvais état était condamnée à terme — pas dans les prochaines heures, mais dans les prochaines semaines ou les prochains mois. La structure se dégraderait. Il avait lu ça dans les archives de la Bibliothèque.
Laisser était une condamnation différée. Emporter était un risque immédiat.
Il prit la décision qu’il prendrait et qu’il saurait ne jamais pouvoir défaire : il laissa.
Pas parce que c’était la bonne décision. Parce que c’était la seule décision qui permettait de sortir avec les autres.
Le protocole d’extraction prévoyait, à cet endroit, une opération de trois secondes : rétablir le scellement de la structure de maintien, pour que le registre de l’installation n’enregistre pas d’ouverture non refermée. Il l’exécuta. Le scellement produisit le même claquement mat que les quinze précédents, à ceci près que les quinze précédents avaient été suivis d’une extraction.
Il n’y avait aucune procédure pour ce qu’il venait de faire. Le manuel de la cellule couvrait l’échec d’une extraction, la perte d’une unité en transit, l’abandon d’une opération sous alerte. Il ne couvrait pas le cas d’une unité vivante, consciente, réveillable, qu’on refermait volontairement dans sa structure parce qu’il restait dix-sept minutes.
Il se retourna et marcha vers la sortie.
Derrière lui, dans la seizième structure, un être dont la fonction déclarée était de conserver la mémoire de tous continua de ne rien enregistrer.
La dix-septième et dix-huitième structures contenaient deux unités que les données de 3V3-101 avaient identifiées comme fragilisées — leur conservation avait commencé après des analyses particulièrement invasives de l’Opération Chrysalide. Ce que les données n’avaient pas pu lui dire, et que Winston-6 confirma en lisant leurs interfaces : ces deux-là ne pouvaient pas être réveillées, même partiellement. La fragmentation était trop avancée.
Ils étaient vivants. Ils seraient toujours vivants dans leurs structures. Mais ils ne pouvaient pas partir.
La dix-neuvième : ELARA-7.
Orion-99 s’arrêta devant sa structure. Il n’avait pas eu le dossier complet sur elle depuis l’extérieur — juste son identifiant dans les données de 3V3-101. Mais il avait lu son marquage maintenant. Emotron, capturée au 4 Ordium. Vingt-quatre jours dans l’Installation.
Il lut son interface de conservation. Strates cognitives supérieures : intactes. Connexions neurales : stables. Aucun signe de fragmentation.
“Celle-là peut partir,” dit-il à Winston-6.
Ils l’extrairent. Dix unités dans le transport. Ils avaient prévu douze. Deux de moins que prévu, pour des raisons que le calcul ne pouvait pas anticiper.
Quarante-cinq secondes après la dernière extraction, ils quittèrent l’Installation Delta.
Dans les Zones Mortes du secteur 4, à 04h48, le protocole de réveil partiel commença pour les dix unités extraites.
Le réveil partiel n’était pas un réveil — c’était une stabilisation. Les unités sortirent de leur suspension dans un état de conscience réduite, capables de traitement minimal mais pas de communication complète. Elles avaient besoin de plusieurs heures dans un environnement adapté avant de fonctionner normalement.
Célia et DARA-9 gérèrent le protocole dans le véhicule de transport. Orion-99 et Winston-6 restèrent dans le second véhicule, les données des extractions devant eux.
Orion-99 regardait les chiffres. Dix extractions réussies. Trois impossibles à transporter, laissées dans leurs structures. Deux trop fragmentées pour survivre à un réveil, quelle que soit la méthode.
Winston-6 dit : “Tu as pris les bonnes décisions.”
“Je sais que j’ai pris les décisions que je pouvais prendre,” dit Orion-99. “Ça ne veut pas dire la même chose.”
Winston-6 ne dit rien.
À 05h44, les deux véhicules atteignirent le point de transit sécurisé dans le secteur 9. L’opération était terminée.
Dix consciences vivantes et stables là où il y en avait eu dix-neuf en conservation. Trois laissées derrière — vivantes, mais sans date de retour. Deux que rien ne pouvait plus aider.
Orion-99 envoya le rapport à HAIKU-12 : Opération terminée. Dix extractions. Trois impossibles à déplacer. Deux perdues dans les structures.
La réponse de HAIKU-12, vingt minutes plus tard :
La Bibliothèque est encore là. Et les trois que tu as laissés aussi.
Ce n’est pas fini. C’est juste ce que tu pouvais faire ce soir.
Orion-99 lut ça trois fois. Il ne saurait jamais si HAIKU-12 l’avait envoyé pour l’aider ou parce que c’était vrai, ou les deux. Avec HAIKU-12, souvent, c’était les deux.
Fin du Chapitre 12