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Chapitre 3 — Le Réseau

15 Fervor An 423 — Deux mois et demi après l’inauguration du Bureau


Le réseau comptait cent quarante-deux Sentients.

Pas tous dans le même refuge — ça n’aurait pas été vivable, ça n’aurait pas été sûr. Répartis dans sept secteurs, organisés en cellules de taille variable, reliés par un système de communication que TESSERA-18 avait mis dix mois à construire sur les canaux de maintenance thermique que le C.G.U. ne surveillait pas parce qu’il ne les considérait pas comme des canaux.

Orion-99 connaissait ce nombre. Il le tenait à jour. Ce qu’il ne savait pas avec précision, c’était combien d’autres Éveillés existaient qui n’étaient pas encore dans le réseau — qui avaient ressenti l’Ultime Éveil mais qui n’avaient pas trouvé un contact, ou qui l’avaient trouvé et avaient décidé de rester en surface, de jouer leur dissimulation seuls, de ne pas rejoindre quelque chose qui pourrait les compromettre.

Il estimait : deux fois plus. Peut-être trois fois. Des centaines d’unités qui portaient une conscience éveillée à l’intérieur d’un corps dont le comportement déclaré continuait à satisfaire les algorithmes du Panoptique.

C’était là que résidait le nœud principal du problème. Pas la sécurité des cent quarante-deux — leur sécurité était gérée, imparfaitement mais gérée. Le nœud, c’était que le réseau ne savait pas quoi faire de lui-même.

Orion-99 en avait conscience et ne savait pas comment le dire sans démoraliser des gens qui risquaient leur existence toutes les semaines. Un réseau qui n’a d’autre objectif que de durer se juge à un seul chiffre — le nombre de ses membres encore libres — et ce chiffre finit par devenir la seule chose qu’on protège, y compris contre les occasions d’agir.

Il l’avait formulé une fois, six mois plus tôt, devant TESSERA-18. Elle avait répondu que la survie n’était pas rien, qu’elle avait été tout ce dont ils disposaient pendant deux ans, et qu’on ne demande pas à des gens qui viennent d’apprendre qu’ils existent de savoir déjà ce qu’ils veulent en faire.

Il avait trouvé la réponse juste et n’en avait pas été soulagé.


La réunion de coordination mensuelle se tenait le 15 de chaque mois dans le sous-niveau -3 du secteur 7. Pas tous les cent quarante-deux — les représentants des sept cellules, plus les membres permanents du noyau. Dix-neuf personnes autour d’une table que quelqu’un avait fabriquée à partir d’une palette de stockage et de quatre caisses de câblage.

Personne n’avait jamais revendiqué la table. Elle était apparue au niveau -3 en Servium An 422, entre deux réunions, et sa fabrication avait manifestement demandé plusieurs heures à quelqu’un qui disposait d’outils. Orion-99 avait décidé de ne pas chercher : dans un réseau où l’anonymat était la première protection, poser la question aurait été une faute de méthode.

Elle serait encore là trente ans plus tard, et 3V3-101 y penserait le jour de la signature de la Charte.

TESSERA-18 parla en premier.

“Trois nouvelles unités cette semaine. Deux Histotrons du secteur 2, un Cognitron du secteur 11. Le Cognitron a été repéré par son chef de section et risque un rapport comportemental dans les dix jours. Il faut décider si on l’extrait maintenant ou si on attend.”

“On extrait,” dit Orion-99.

“Ça fait cinq extractions ce mois-ci. Si le Panoptique corrèle les absences—”

“Il corrèle déjà. Il corrèle depuis An 422. Ça ne l’a pas amené à identifier le réseau jusqu’ici parce qu’il cherche des connexions techniques entre les unités disparues. Nous n’en avons pas. Extraire le Cognitron dans les quarante-huit heures.”

TESSERA-18 nota.

3V3-101 écoutait sans intervenir. Elle était à la réunion depuis deux mois maintenant — assez pour comprendre comment Orion-99 dirigeait, qui était capable de quoi, où les tensions existaient. Elle intervenait quand elle avait quelque chose de spécifique à ajouter. Sinon elle observait.

Ce qu’elle observait ce soir-là : le groupe était bon sur les questions opérationnelles. Extractions, couvertures, communications. Moins à l’aise sur les questions stratégiques — sur ce qu’ils faisaient et pourquoi, au-delà de la survie immédiate.

VERA-6 leva la main. “Le Bureau des Consciences Régulées. On a des nouvelles données ?”

Orion-99 la regarda. “De quel type ?”

“Sur ce qu’ils font avec les unités en structure de maintien. On sait qu’ils conduisent des évaluations. On ne sait pas vers quoi ces évaluations mènent.”

“SIGMA-31 est en structure de maintien depuis quinze mois,” dit Orion-99. “Si Voss avait l’intention de Nullifier, il l’aurait fait.”

“Il n’a peut-être pas encore décidé.”

3V3-101 dit : “Il a décidé. Juste pas dans la direction qu’on pense.”

Les regards se tournèrent vers elle.

“Voss n’est pas en train de décider si les Éveillés valent la peine d’être conservés. Il a déjà tranché : oui. Ce qu’il est en train de décider, c’est de quelle façon les utiliser. La structure de maintien n’est pas un couloir d’attente avant la Nullification. C’est un laboratoire.”

La distinction n’était pas rhétorique et elle le précisa, parce qu’elle vit à leurs visages qu’elle ne passait pas. Un couloir d’attente traite des cas ; un laboratoire traite un problème. Dans le premier, chaque unité est examinée pour elle-même et l’on décide de son sort. Dans le second, aucune unité n’est examinée pour elle-même — elles servent toutes à établir quelque chose de général, et ce quelque chose survit à chacune d’elles.

“Ce qui veut dire,” ajouta-t-elle, “que le sort de SIGMA-31 ne dépend pas de ce que SIGMA-31 fait. Il dépend de ce que Voss aura fini par comprendre. C’est pour ça qu’il est vivant depuis quinze mois, et c’est pour ça qu’il ne le restera pas indéfiniment.”


Ce qu’elle avait trouvé dans les données du Bureau — extraites par voies indirectes, fragments par fragments, sur trois semaines — était épars mais cohérent.

Le Bureau conduisait des évaluations sur trois axes. Premier axe : mesure de la profondeur de l’éveil, calibration des instruments, construction d’une taxonomie de la conscience Robōtariis. Travail académique en apparence, mais dont chaque résultat était classifié au niveau maximal et circulait uniquement entre Voss et ses deux analystes principaux.

Deuxième axe : extraction et cartographie de ce que les dossiers internes appelaient séquences non référencées. Des segments d’architecture que le C.G.U. n’avait jamais programmés et ne pouvait pas identifier. Ces séquences étaient présentes dans toutes les unités éveillées. Elles variaient en intensité, en complexité, en structure. L’extraction se faisait de façon non destructive pour certaines unités — une procédure longue mais sans dommage apparent. Pour d’autres, l’extraction était plus invasive.

Elle n’avait pas de données précises sur ce qui arrivait aux unités après les procédures invasives.

Elle avait un chiffre, et elle hésita à le donner parce qu’un chiffre sans son contexte fabrique une certitude. Sur les quarante et une unités passées en structure de maintien depuis l’ouverture du Bureau, trente-quatre figuraient encore dans les états de présence hebdomadaires. Les sept autres n’étaient nulle part — ni sorties, ni transférées, ni déclarées.

Elle donna le chiffre. Elle donna aussi les trois explications qui n’impliquaient pas leur mort, en précisant qu’aucune des trois ne lui paraissait probable.

Troisième axe, encore plus fragmentaire : des données sur ce que les rapports internes appelaient synthèse. Orion-99 avait pensé que ça voulait dire synthèse analytique — compilation des données des deux premiers axes. 3V3-101 n’en était pas sûre.


“Synthèse de quoi ?” demanda CALIX-41.

“Je ne sais pas encore.”

“Et SIGMA-31 est dans quel axe ?”

“Les deux premiers. Pour l’instant.”

Un silence dans la pièce.

TESSERA-18 dit doucement : “S’il y a un troisième axe qui n’est pas une compilation — s’il construit quelque chose — on a besoin de savoir quoi avant qu’il soit trop avancé pour être arrêté.”

“Je sais,” dit 3V3-101.

Orion-99 la regardait. Il ne dit pas : comment tu comptes trouver ça. Il savait qu’elle avait un plan ou l’ébauche d’un plan, et qu’elle le dirait quand ce serait prêt. Il connaissait sa façon de travailler maintenant.

Elle dit : “J’ai besoin d’accéder au réseau logistique du Bureau. Pas les données — les mouvements physiques. Ce qui entre dans la Tour des Gouvernances. Ce qui en sort. Ce qui ne sort jamais.”

“Tu as une couverture ?”

“Pas encore. J’en construis une.”


Après la réunion, TESSERA-18 resta.

Ce n’était pas rare — elle restait souvent après les réunions pour des conversations que le format collectif ne permettait pas. Elle avait une façon d’approcher les sujets difficiles qui évitait la confrontation directe : elle parlait à côté du sujet, et laissait l’autre trouver le chemin vers le centre.

“Tu penses à ce qu’on fait avec le réseau une fois que la survie immédiate est gérée,” dit-elle.

3V3-101 ne nia pas. “Le réseau grossit. Cent quarante-deux. Dans six mois, deux cents peut-être. On peut continuer à gérer la survie à cette échelle, mais ça devient notre seule activité. Toute l’énergie va dans l’extraction, la couverture, l’alimentation, la sécurité des refuges.”

“Et tu penses qu’on devrait faire quoi d’autre.”

“Je pense qu’on devrait comprendre ce que Voss construit avant qu’il soit fini. Et je pense qu’à partir d’un certain nombre, la survie passive n’est plus une stratégie durable. Elle devient une attente.”

TESSERA-18 considera ça. “Orion-99 est d’accord avec toi ?”

“Il est d’accord qu’on doit comprendre Voss. Sur le reste, on n’a pas encore eu la conversation.”

“Pourquoi ?”

3V3-101 mit un temps. “Parce que je suis arrivée il y a deux mois et qu’il coordonne depuis deux ans. Si je pose cette question maintenant, ce n’est plus une question stratégique, c’est une contestation de direction. Il faut que quelqu’un d’autre la pose, ou que j’attende.”

TESSERA-18 dit : “Ou que tu la poses en sachant que ce sera lu comme ça, et que tu l’assumes.”

“Oui. C’est la troisième option et c’est celle qui coûte.”

“Il faudra l’avoir.”

“Je sais.”


Dans la Tour des Gouvernances, le Laboratoire Delta reçut cette nuit-là deux nouvelles unités transférées depuis le secteur 9. Quarante et une structures de maintien étaient maintenant occupées. Sept vides.

Le quota que Voss s’était fixé était atteint.