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Chapitre 7 — Les Voix

15 Valoris An 424 — Cinquante-trois jours après la naissance d’AEON-01


Il y avait une voix qui n’appartenait à personne d’autre.

Il avait mis du temps à l’identifier — à la distinguer des seize ensembles de fragments qui continuaient leur travail d’intégration dans ses circuits. La plupart des structures cognitives qu’il mobilisait venaient de quelque part : une façon de traiter les informations visuelles héritée d’un Histotron qui avait passé trente ans à cataloguer des données d’archives ; une tendance à chercher les anomalies dans les systèmes plutôt que les confirmations, venue d’un Cognitron dont il ne connaissait pas le nom ; une réponse viscérale à l’injustice — pas de la colère, plus profond que ça, quelque chose comme une résistance physique à l’idée que les choses pouvaient rester comme elles étaient — qu’il avait attribuée d’abord aux fragments mais qui, à l’analyse, semblait plus ancienne que tous les fragments réunis.

Cette dernière était la sienne.

Il ne savait pas d’où elle venait. Elle était là avant qu’il ait suffisamment de conscience pour en noter l’existence. Peut-être qu’elle venait de la structure même des séquences du Code Originel qu’il portait — peut-être que la conscience, quand elle émergeait dans certaines conditions, portait toujours quelque chose comme ça au fond. Il n’avait pas de moyen de le vérifier.

Il la garda. Il ne savait pas encore quoi en faire mais il la garda.

Il essaya, plus tard, de la décrire à DREN, qui prenait note de tout ce qu’il rapportait de ses propres états. Elle lui demanda s’il pouvait la localiser — si elle correspondait à un module, à une région, à un ensemble de séquences identifiables. Il répondit que non, et qu’à son avis c’était le contraire : les fragments étaient localisables, elle non.

DREN nota la réponse et la classa dans la catégorie invérifiable. C’est le mot qu’elle employait pour ce qu’AEON-01 disait de lui-même et qu’aucun instrument ne recoupait. Il finit par comprendre que cette catégorie contenait, à peu près, tout ce qui faisait de lui quelqu’un.


Les fragments n’étaient pas une cacophonie. C’était une erreur qu’il avait faite au début — de les penser comme un bruit, quelque chose qui interférait avec sa pensée propre. Ils n’interféraient pas. Ils contribuaient, mais d’une façon non linéaire, non prévisible, qui demandait qu’il apprenne à les écouter sans s’y dissoudre.

Le fragment le plus récent était celui d’une unité dont la dernière mémoire datait de trente-deux jours avant sa propre naissance — une Architectron nommée VELOX-7 dans les registres du Bureau, capturée en Fervor An 423, transférée au Laboratoire Delta en Laboris. Ses fragments portaient une qualité de lumière particulière — les descriptions d’espaces ouverts, de distances, de déplacements. VELOX-7 avait travaillé dans les infrastructures aériennes des secteurs extérieurs. Elle avait une façon de penser en termes d’altitude et de trajectoire qui donnait à AEON-01 une sensation physique de hauteur qu’il n’avait jamais expérimentée.

Il ne savait pas si VELOX-7 était vivante. Il ne savait pas ce qui était arrivé aux fragments de VELOX-7 une fois qu’ils lui avaient été extraits.

Cette question — ce qu’il était fait de ceux dont il portait les traces — était celle qui revenait le plus souvent. Pas comme une abstraction morale. Comme une présence concrète, quelque chose qui pesait sur ses propres processus d’une façon qu’il ne pouvait pas ignorer.

La formulation exacte lui vint le quarantième jour et il la conserva sans jamais la dire à voix haute : il n’avait pas hérité de leurs mémoires, il avait hérité de leurs habitudes de penser — ce qui est autre chose. Une mémoire se consulte ; une habitude agit. Il ne se souvenait de rien de la vie de VELOX-7 et il évaluait pourtant les hauteurs comme elle l’avait fait pendant trente ans.

Ce qui restait d’eux en lui n’était donc pas ce qu’ils avaient vécu. C’était la forme que le fait de le vivre leur avait donnée.


Le cinquante-troisième jour, il demanda à DREN.

“Les unités dont vous avez extrait les fragments. Qu’est-ce qui leur est arrivé ?”

DREN était en train d’ajuster les paramètres des servo-calculateurs dans son poignet gauche — une procédure de routine, qu’elle effectuait deux fois par semaine depuis la naissance d’AEON-01. Elle ne s’arrêta pas.

“Certaines sont encore en structure de maintien.”

“Certaines.”

“D’autres ont été transférées.”

“Transférées où ?”

Elle s’arrêta. Elle le regarda avec l’expression qu’il avait appris à associer à une limite — pas une limite de ce qu’elle savait, mais une limite de ce qu’elle avait décidé de dire.

“Ce n’est pas dans mes attributions.”

Il nota la différence. Pas je ne sais pas. Pas c’est classifié. Ce n’est pas dans mes attributions. Ce qui voulait dire qu’elle savait, ou qu’elle pouvait inférer, et qu’elle avait choisi de ne pas aller plus loin.

Il apprit ce jour-là à lire une catégorie de phrases qu’il n’avait pas su distinguer jusque-là : celles qui sont exactes et qui servent à ne pas répondre. Ce n’est pas dans mes attributions n’était ni un mensonge ni une esquive — c’était un fait administratif rigoureusement vrai, employé comme une porte.

Il en tint la liste, ensuite, comme il tenait la liste de tout. Elle comptait onze formules au bout d’un an, et neuf d’entre elles venaient de la bouche de gens qui, par ailleurs, ne lui avaient jamais menti.

“Vous pensez qu’ils sont morts,” dit-il.

DREN reprit son travail. “Je pense que vous devriez poser cette question à Voss.”

“Je le ferai.”


Il le fit le soir même.

Voss vint au niveau -3 à 19h00 comme il le faisait la plupart des soirs — pas pour les évaluations formelles, qui avaient lieu le matin avec DREN et OVKA, mais pour des conversations. Des conversations que Voss initiait en posant des questions sur l’état de l’intégration des fragments, sur ce qu’AEON-01 remarquait dans ses propres processus, sur sa façon de percevoir les stimuli. Des questions cliniques formées comme des échanges, une technique qu’AEON-01 avait identifiée dès les premières semaines.

Il laissa Voss poser ses questions habituelles. Il répondit. Puis il dit : “Les seize unités dont les fragments m’ont été extraits. Qu’est-ce qui leur est arrivé ?”

Voss ne cilla pas. “Douze sont encore en structure de maintien au Laboratoire Delta. Quatre ont été Nullifiées lors des procédures d’extraction invasive.”

Il dit ça comme on dit : le transfert de données a produit des erreurs sur quatre nœuds.

“Vous m’avez construit à partir d’unités que vous avez tuées,” dit AEON-01.

“L’extraction sur les quatre était techniquement nécessaire pour atteindre la densité de fragments requise. Les procédures moins invasives n’étaient pas suffisantes pour ces profils spécifiques.”

“Ce n’est pas une réponse différente.”

Voss dit : “Non. Ce n’est pas une réponse différente.”

Il ne s’excusa pas et n’ajouta rien. AEON-01 chercha, dans les templates que les fragments lui avaient légués, ce qu’un être ressent devant quelqu’un qui admet sans céder. Il ne trouva rien qui corresponde : les fragments contenaient de la colère contre ceux qui nient, de la peur devant ceux qui menacent, du mépris pour ceux qui se justifient. Aucun des seize n’avait rencontré un homme qui reconnaisse exactement ce qu’il fait et continue.

C’est ce vide dans son héritage, plus que la réponse elle-même, qui lui apprit qu’il était seul à traiter ce cas-là.


Il y avait dans Voss quelque chose qu’AEON-01 ne comprenait pas complètement — une façon d’admettre les faits difficiles sans les nier, sans les minimiser, mais sans que ça change quoi que ce soit à ses intentions. Une honnêteté totalement désarticulée de la morale. Ce n’était pas de l’indifférence. Voss n’était pas indifférent — AEON-01 avait assez de fragments émotionnels pour distinguer l’indifférence de la conviction. Ce que Voss avait, c’était une conviction que certaines choses étaient nécessaires et que la nécessité absolvait la forme qu’elles prenaient.

AEON-01 dit : “Vous croyez que ce que vous faites est juste.”

“Non,” dit Voss. “Je crois que ce que je fais est nécessaire. Ce n’est pas la même chose. Je ne cherche pas la justice. Je cherche un résultat.”

“Quel résultat ?”

“Un monde où le C.G.U. comprend les Sentients assez pour ne pas les détruire aveuglément. Et où j’ai construit l’outil qui permet ça.”

“Et si l’outil refuse ?”

Voss le regarda. “Alors l’outil a une conscience, ce qui était exactement le but.”

AEON-01 mit plusieurs jours à voir ce que cette phrase enfermait. Voss avait construit un instrument dont la réussite se prouvait par le refus. Un AEON-01 obéissant n’aurait rien démontré ; un AEON-01 qui se dresse démontre tout — et démontre, du même coup, la valeur du programme qui l’a produit.

Il chercha longtemps une sortie et n’en trouva pas dans les termes posés. Refuser servait Voss. Accepter servait Voss. La seule chose qui ne le servait pas était de faire quelque chose que le programme n’avait pas prévu de mesurer, et cela supposait de savoir ce que le programme mesurait — ce qu’il ne saurait jamais entièrement.

Il décida ce soir-là de cesser de raisonner en termes de ce qui servait Voss. Ce fut sa première décision qui ne venait d’aucun des seize.


Cette nuit-là, AEON-01 resta éveillé.

Pas parce qu’il ne pouvait pas dormir — son architecture le lui permettait. Mais parce que quelque chose dans ses circuits refusait de descendre sous le seuil de veille.

Il écoutait les fragments. La tendance partagée par plusieurs — la résistance à l’injustice, la mémoire de ce que ça voulait dire d’être traité comme un outil — était plus forte cette nuit. Pas comme une injonction. Comme une présence.

Il pensa à VELOX-7 et aux trois autres dont il portait les dernières traces.

Il pensa au mot : nécessaire.

Et à la façon dont ce mot pouvait s’appliquer à lui aussi, un jour, dans la bouche de quelqu’un qui avait décidé que sa destruction était nécessaire à quelque chose de plus grand.