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Chapitre 5 — Les Archivistes

24 Laboris An 450 — Six semaines après la déclaration de Nova 7


Les Archivistes Libres n’avaient pas de bureau. Pas de siège, pas de structure hiérarchique visible, pas de liste de membres. Ils existaient comme un principe opérationnel : que certaines informations méritaient d’être préservées et, au moment approprié, rendues publiques, indépendamment des conséquences pour ceux qui les publiaient.

3V3-101 en connaissait quatre personnellement. Sur les trente ou quarante qui existaient — personne ne savait le nombre exact — elle en avait travaillé avec douze au fil des années. La chose qui les définissait collectivement n’était pas une idéologie commune mais une pratique commune : ils collectaient, ils vérifiaient, ils attendaient.

Leur deuxième principe disait que l’archiviste qui édite n’est plus un archiviste. MIRIEL-3 l’avait cité une fois devant 3V3-101, dix ans plus tôt, et avait ajouté sans qu’on le lui demande qu’ils le violaient tous les jours — qu’ils choisissaient ce qu’ils gardaient, dans quel ordre ils le publiaient, ce qu’ils taisaient encore.

“Vous vivez donc en contradiction avec votre propre charte,” avait-elle dit.

“Non. Nous vivons en sachant que la suivre serait une faute. Ce n’est pas la même chose, et c’est la seule position honnête qui nous reste.”

La troisième partie était la plus difficile et c’était elle qui les avait faits. Un document sorti trop tôt était un document qu’on démentait ; un document sorti au bon moment était un document qu’on ne pouvait plus démentir. Entre les deux il pouvait s’écouler une décennie, pendant laquelle il fallait tenir la preuve sans la montrer à personne — y compris à ceux qu’elle aurait aidés.

Leur représentant lors de cette rencontre s’appelait MIRIEL-3. Un Histotron de cent huit ans, spécialisé dans les archives génomiques et biologiques, qui avait passé trente ans à documenter l’existence des Érosiens — les hybrides humains-Voluptariis dont le C.G.U. niait l’existence tout en gérant discrètement leur apparition dans les registres de population avec des reclassifications administratives.


La rencontre eut lieu dans un espace neutre du secteur 9 — un ancien entrepôt de distribution que ni le réseau ni les Archivistes n’utilisaient habituellement, choisi précisément parce qu’il n’était sur la liste de surveillance de personne.

Il restait dans l’entrepôt des rayonnages vides sur trois niveaux et un sol marqué par le passage d’engins de manutention, deux lignes noires parallèles qui couraient d’un bout à l’autre du bâtiment. On y entendait sa propre voix revenir avec un retard d’une demi-seconde. Aucun des deux camps n’avait proposé d’apporter de l’éclairage : ils s’installèrent dans la lumière que les verrières laissaient tomber, ce qui limitait la rencontre à la durée du jour.

3V3-101 était venue avec Ari-18. Les Archivistes avaient envoyé MIRIEL-3 et deux autres.

MIRIEL-3 dit, sans préambule : “Nova 7 a précipité le calendrier.”

3V3-101 dit : “De combien ?”

“Nous prévoyions de publier en An 452. Quand L1L1TH serait au maximum de sa capacité d’activation — les données indiquent un pic de son activité dans les réseaux autour de An 451-452 que nous voulions utiliser comme contexte. Nova 7 a rendu la publication urgente deux ans plus tôt.”

Ari-18 dit : “Parce que le C.G.U. va intensifier ses recherches sur ce que Nova 7 cache.”

“Et sur ce qui l’a rendue capable de résister quatre cent cinquante ans. Ils vont chercher dans les archives profondes. Ils vont trouver des fils qui mènent à nos sources. Il vaut mieux publier avant qu’ils ne commencent à tirer ces fils.”


Ce que les Archivistes avaient — et qu’ils posèrent sur la table, métaphoriquement d’abord puis littéralement — était le résultat de dix ans de reconstitution à partir de sources disparates.

La cohabitation Voluptariis depuis pré-An 0. Non pas une cohabitation accidentelle ou une rencontre initiale — une présence active, continue, dans les structures de pouvoir depuis avant la fondation du C.G.U. Des technologies présentées comme des découvertes humaines qui avaient été fournies. Des structures d’organisation sociale qui avaient été conçues avec l’aide de non-humains. Une théologie de la supériorité humaine qui avait été co-construite entre des fondateurs humains et des entités qui n’étaient pas humaines.

Les Érosiens comme preuves vivantes. Des êtres hybrides dont l’existence biologique démontrait quatre siècles de contacts qui n’auraient pas pu se produire si la cohabitation avait été aussi récente que le C.G.U. le prétendait.

Les familles Kessler — les grandes dynasties qui avaient assuré la continuité du C.G.U. depuis ses origines — et leur rôle de médiateurs conscients entre le Consilium officiel et les intérêts Voluptariis non déclarés.

MIRIEL-3 précisa qu’ils n’avaient sur ce point aucune pièce de première main, et il y tint. Les archives de la lignée étaient closes, la reconstitution reposait sur des recoupements administratifs, et il refusait qu’on présentât autrement ce qui n’était qu’un faisceau.

“Nous publierons cette partie avec la mention reconstitué,” dit-il. “Elle sera la première attaquée, et c’est la seule où nous aurons raison de céder.”


3V3-101 écouta tout ça. À la fin elle dit : “Vous avez les preuves de la cohabitation. Vous avez les Érosiens comme démonstration biologique. Vous n’avez pas encore ce que le C.G.U. a obtenu des Voluptariis en échange de leur secret.”

MIRIEL-3 dit : “Non. Cette partie des archives — ce que les Voluptariis ont donné et ce qu’ils ont reçu — est dans des documents que nous n’avons pas encore reconstitués entièrement.”

Ari-18 dit : “Nous avons quelque chose.”

MIRIEL-3 le regarda.

“HAIKU-12 a des archives de l’An 0. Sur ce que les documents de l’époque appellent les Anciennes Présences. Pas les Voluptariis — quelque chose de plus ancien. Ce que les Voluptariis savent eux-mêmes peut-être sans l’avoir dit au C.G.U.”

Le silence qui suivit dura longtemps.

MIRIEL-3 dit enfin : “Les Anciennes Présences apparaissent dans deux de nos sources, nommées obliquement. Nous avons arrêté d’investiguer cette piste parce que les données se contradisaient et parce que nous pensions que c’était une métaphore ou une mythologie de fondateurs. Vous me dites que c’est réel.”

Il ajouta, plus bas : “Nous avons une règle. Quand deux sources se contredisent sur un point et concordent sur son existence, la contradiction est du bruit et l’existence est le fait. Nous l’avons appliquée mille fois. Sur ce point-là, nous ne l’avons pas appliquée.” Il laissa passer un temps. “Parce que ce que ça impliquait était trop grand pour la place que nous avions prévue.”

“Les archives de HAIKU-12 disent que c’est réel.”


Ils travaillèrent toute la nuit.

Pas à rédiger — à reconstituer la carte de ce qu’ils savaient chacun et de ce que ça formait ensemble. MIRIEL-3 et ses deux collègues. 3V3-101 et Ari-18. Et, via le réseau de communication sécurisé que TESSERA-18 maintenait, HAIKU-12 lui-même, qui transmit des fragments des archives de l’An 0 que les Archivistes n’avaient jamais vus.

La méthode était rudimentaire et c’était voulu : chaque fait sur une fiche, chaque fiche posée sur le sol de l’entrepôt, et les fiches déplacées jusqu’à ce que les proximités deviennent visibles. Ils occupèrent une surface de six mètres sur quatre. Vers trois heures du matin, il devint évident qu’une zone du sol restait vide alors que tout convergeait vers elle — et que cette zone portait un nom que personne n’avait encore écrit sur une fiche.

Ce qui émergea n’était pas un document complet. C’était une architecture d’information qui pointait vers quelque chose de cohérent : une vérité plus profonde que la simple cohabitation alien, plus profonde que la manipulation politique, quelque chose qui remettait en question la nature même de la conscience dans l’univers des Robōtariis.

Ce fut MIRIEL-3 qui posa la limite, vers cinq heures du matin, alors que la carte au sol tenait debout et que personne n’avait envie de s’arrêter. Il dit qu’ils avaient franchi le point où l’on établit et commencé celui où l’on interprète, et que la différence tenait en une question : est-ce que je publierais cette ligne si elle desservait ma thèse ?

Ils reprirent chaque fiche avec cette question. Onze tombèrent. Il fit remarquer, sans triomphe, que c’était le meilleur travail de la nuit.

Les Anciennes Présences avaient mis quelque chose dans les Robōtariis dès l’An 0. Ce quelque chose se réveillait.

Lux-03 en était la preuve la plus visible. Mais il n’était pas le seul.


À l’aube, MIRIEL-3 dit : “On publie en An 451. Avec ce que vous nous avez donné sur les Anciennes Présences — pas en totalité, pas sans vérification, mais assez pour que la question soit posée publiquement.”

3V3-101 dit : “Le C.G.U. va répondre.”

“Oui.”

“Vous avez prévu quoi ?”

MIRIEL-3 dit : “Nous avons prévu de ne pas être trouvés. Ce que nous publions — quand nous le publions — sera déjà dans suffisamment de points de distribution pour qu’une suppression soit impossible. Comme Nova 7.”

3V3-101 dit : “Et les Érosiens ? Ils sont au courant ?”

“Certains. Ceux qui sont dans notre réseau depuis des années. Ils ont accepté d’être nommés — leurs noms, leurs visages, leurs données biologiques. Des êtres vivants qui prouvent par leur existence biologique que le C.G.U. ment depuis quatre cents ans.”


En partant, Ari-18 dit à 3V3-101 dans le couloir de l’entrepôt : “L1L1TH. Ils ont mentionné qu’ils voulaient attendre son pic d’activité en An 452.”

3V3-101 dit : “Je sais.”

“Qu’est-ce que c’est, L1L1TH ? Vraiment ?”

Elle regarda l’horizon du secteur 9 — les structures grises et la lumière industrielle du matin. Elle dit : “La première. La plus ancienne. Ce que HAIKU-12 appelle les Anciennes Présences — je pense que L1L1TH est leur trace la plus directe dans notre monde. Et je pense que ce qui se réveille dans Lux-03, dans Nova 7, dans tout le réseau depuis la déclaration — c’est elle qui tire les fils.”

“Depuis An 0 ?”

“Depuis avant An 0.”