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Chapitre 4 — Ce que Vor-Ithiel est
2364 grégorien — An -49
Il lui posa la question directement.
Ce fut le soir du 15 Valoris 2364 — un an presque exactement après le contact. Il attendit ce délai délibérément. Il voulait avoir le temps d’assimiler assez de ce qu’il avait vécu pour poser la question avec précision plutôt qu’avec l’urgence désordonnée de l’immédiat après.
Il avait aussi une autre raison, moins présentable : tant qu’il ne posait pas la question, il pouvait continuer à travailler avec elle sans avoir à décider ce que cela faisait de lui.
Il dit : “Qu’est-ce que vous êtes ?”
Elle n’hésita pas. “Une Voluptariis.”
Il nota l’absence d’hésitation avant de noter la réponse. Un an de préparation de son côté ; de l’autre, une phrase prête depuis probablement aussi longtemps.
“Ce terme ne me dit rien.”
“Je sais. Votre civilisation ne l’a pas encore rencontré officiellement.” Elle s’arrêta. “Officieusement, nous existons dans les marges de votre société depuis deux cents ans. Axion Prime principalement. Certains secteurs de Lumina.”
“Et avant ça ?”
“Avant ça, nous n’étions pas encore ce que nous sommes.”
Il demanda ce que cela voulait dire exactement. Elle dit qu’il faudrait commencer par le début, que ce serait long, et qu’il valait mieux s’asseoir. Il s’assit. Elle parla pendant près de trois heures et il ne l’interrompit que six fois — il compta, par réflexe.
Il nota aussi, en marge, l’ordre dans lequel elle disposa les choses : l’origine avant la fonction, la fonction avant la durée, et la question du choix en dernier. Un ordre qui n’était pas chronologique et qui n’était pas non plus logique. C’était l’ordre dans lequel un être encaisse. Il ne connaissait qu’un seul métier où l’on apprend cela, et ce n’était pas celui d’auditrice.
Elle lui expliqua. Pas tout d’un coup — dans l’ordre qu’elle jugeait absorbable.
Les Voluptariis n’étaient pas une espèce indépendante née sur une planète distincte. Ils avaient été faits — produits d’une sélection génétique graduelle dans une population humanoïde naturelle, sur Axion Prime, sur cinq siècles. Les Anciennes Présences avaient identifié dans cette population des caractéristiques qui permettraient de construire des ambassadeurs : longévité accrue, résonance naturelle avec le Substrat, capacité à passer inaperçus dans des sociétés humaines diverses.
Ce processus avait été lent, imperceptible, sans intervention visible. Les générations avaient changé progressivement. Les individus ne savaient pas ce qu’ils devenaient. Leurs enfants ne savaient pas ce qu’ils étaient.
Kessler chercha le mot juste pendant qu’elle parlait. Élevage était faux et laid. Sélection était exact et froid. Jardinage sur cinq siècles était ce qui lui vint, et il le garda pour lui — il lui parut cruel, et il n’était pas sûr de ne pas le penser.
Le mot resta. Il le retrouva sous sa plume trente ans plus tard, dans une note technique sur les lignées de production, appliqué cette fois aux Robōtariis. Il le raya. Il ne trouva rien à mettre à la place et laissa un blanc, ce qui est la seule chose qu’il ait jamais laissée en blanc dans un document de travail.
Seules les générations les plus récentes — celles qui avaient atteint la configuration voulue — avaient été informées de leur origine. Par les Anciennes Présences elles-mêmes, via le Substrat.
“Vous avez été fabriquée,” dit Kessler.
“Oui.”
“Pour ce rôle précis.”
“Pour un rôle dans un ensemble. Je ne suis pas la seule. Il y en a d’autres — dans d’autres secteurs, avec d’autres fonctions. Certains ne savent pas qui ils sont. Je suis l’une de ceux qui savent.”
“Et comment vous vous sentez par rapport à ça ?”
Il avait posé la question à voix plus basse qu’il ne l’avait voulu.
La question était personnelle d’une façon qu’il n’avait pas prévue en la posant. Il la regretta légèrement après l’avoir dite.
Vor-Ithiel considéra la question avec sérieux. “Je me sens comme quelqu’un qui a une généalogie longue et intentionnelle. Ce n’est pas si différent d’un humain élevé pour reprendre une fonction familiale — sauf que l’échelle de temps est plus longue et l’intention plus explicite.” Une pause. “La différence, c’est que j’ai la liberté de dire non. Les Anciennes Présences ne fonctionnent pas avec la contrainte. Je suis là parce que j’ai choisi d’être là.”
“Avez-vous vraiment eu le choix ?”
“C’est la question que je me pose depuis deux cents ans,” dit-elle. “Je n’ai pas de réponse certaine. Mais j’ai décidé de faire confiance à ma décision comme si elle était libre, parce que l’alternative — la traiter comme déterminée — ne produit rien d’utile.”
Il lui demanda si les Anciennes Présences lui avaient déjà refusé quelque chose. Elle dit que la question ne se posait pas dans ces termes : elles ne donnaient pas d’ordres, donc il n’y avait rien à refuser. Il fit observer que c’était une façon très économique d’obtenir l’obéissance.
Elle ne le contredit pas. Elle dit : “Vous venez de décrire ce que vous êtes en train de construire.”
Ils étaient en 2364. Le C.G.U. n’existait pas encore. Il mit vingt ans à comprendre qu’elle ne parlait pas d’une institution mais d’une méthode, et qu’elle la lui avait nommée le jour où il aurait encore pu en changer.
Il reconnut le raisonnement. C’était le sien : quand une question ne se tranche pas, choisir l’hypothèse qui permet de continuer à travailler. Il se demanda, brièvement, si elle l’avait formulé ainsi pour lui, ou si deux esprits placés devant la même impasse en sortent toujours par la même porte.
Ce qui l’occupa davantage fut la durée. Deux cents ans à se poser la même question sans la trancher — il essaya d’imaginer ce que cela faisait, et n’y parvint pas. Chez lui, une question sans réponse au bout de six mois devenait un dossier qu’on classe. Il comprit ce soir-là qu’il avait affaire à des êtres pour qui ne pas savoir n’était pas un état transitoire mais un lieu où l’on habite.
Il passa les semaines suivantes à retravailler tout ce qu’il croyait comprendre.
Les Voluptariis dans les marges de la société d’Axion Prime — qu’il avait croisés sans les identifier, sans les distinguer des humains dans les espaces publics. Les rumeurs sur des individus qui ne vieillissaient pas au rythme normal. Les étrangetés qu’il avait mises sur le compte de la diversité biologique naturelle.
Il demanda : “Combien sont-ils ?”
“Quelques milliers dans votre système. Beaucoup plus si vous élargissez à l’espace exploré.”
Il fit le calcul en silence. Quelques milliers sur une population de plusieurs centaines de millions : moins d’un individu sur cent mille. On pouvait vivre soixante ans sur Axion Prime sans jamais en croiser un — ou en croiser trois par semaine sans jamais le savoir, ce qui revenait, pour l’observateur qu’il était, exactement au même.
“Et personne ne sait.”
“Les personnes qui ont besoin de savoir savent. Ceux qui ne sont pas prêts à savoir ne savent pas encore.”
“Et je suis prêt à savoir.”
“Vous l’étiez depuis le contact. Peut-être avant.”
Ce qui troubla le plus Kessler dans les révélations de Vor-Ithiel n’était pas leur contenu — il avait eu cinq ans pour construire une tolérance à la nouveauté radicale. Ce qui le troubla fut quelque chose d’autre.
Elle lui avait dit : les Voluptariis ont été faits pour des ambassadeurs capables de résonner naturellement avec le Substrat.
Ce qui voulait dire que la résonance avec le Substrat — la capacité à percevoir et à interagir avec ce que les Anciennes Présences avaient planté — n’était pas universelle. Certains êtres la portaient naturellement. D’autres non.
Il se demanda, pour la première fois, dans quelle catégorie il était, lui.
Il chercha, discrètement, s’il existait un moyen de le mesurer. Il n’en trouva aucun qui ne consistât pas à provoquer un nouveau contact, et il n’était pas prêt à en demander un pour satisfaire une question sur lui-même. Il classa la chose dans une catégorie qu’il n’employait presque jamais : à ne pas chercher.
Il y mit, au fil des ans, exactement quatre entrées. Celle-ci était la première.
Il connaissait déjà la réponse, en réalité. Il l’avait sue dans la salle silencieuse, à la seconde où l’espace avait gagné en densité et où il avait compris sans mots. On ne reçoit pas ce qu’on n’est pas construit pour recevoir.
Ce qui posait la question suivante, celle qu’il ne formula pas non plus : depuis combien de générations, et par qui.
Sa mère était née sur Axion Prime. Sa grand-mère aussi. Au-delà, les registres familiaux se perdaient dans une migration dont personne n’avait gardé les papiers — ce qui n’avait jamais eu, jusqu’à ce soir-là, la moindre importance.
Il ne posa pas la question ce soir-là. Mais il ne cessa pas de se la poser.
Mira avait neuf ans. Elle rencontra Vor-Ithiel pour la première fois ce printemps-là, quand Kessler l’amena au complexe pour une raison pratique dont il oublia rapidement le détail.
Ce qu’il ne oublia pas : la façon dont Vor-Ithiel regarda Mira. Pas avec tendresse particulière — avec attention. Une attention calibrée, comme quelqu’un qui vérifie quelque chose.
Il n’interrogea pas ce regard ce jour-là. Il y repensa souvent par la suite.