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Chapitre 12 — La Fondation

2413 grégorien — An -388 — Le jour de la fondation du C.G.U. — 388 ans avant l’atterrissage sur Nova 7


Il pleuvait.

Axion Prime avait un cycle climatique artificiel depuis deux siècles — la pluie était programmée. Les météorologues atmosphériques avaient proposé d’ajuster le calendrier pour que le jour de fondation soit ensoleillé. Kessler avait refusé.

Ce n’était pas du symbolisme. C’était simplement qu’il ne voyait pas de raison de modifier le cycle pour un événement, quel que soit cet événement. Les systèmes fonctionnaient selon leurs propres logiques. On ne les suspendait pas pour les cérémonies.

Un délégué lui fit remarquer que les images de la fondation resteraient. Kessler dit que les images d’un homme sous la pluie restent aussi. Il ne pensait pas être en train de faire une phrase ; on la lui cita pendant vingt ans.

Il en conçut une méfiance durable. Ce qu’il disait avec soin ne circulait pas ; ce qu’il lâchait sans y penser devenait doctrine. Il en tira une règle qu’il appliqua ensuite avec une rigueur d’ingénieur : ne jamais improviser devant plus de quatre personnes.

Elle explique une grande part de ce que quatre siècles retinrent de lui. Il n’existe presque aucune citation de Kessler qui ne soit pas préparée — et les trois ou quatre qui le sont, il ne les avait pas voulues.


La cérémonie dura trois heures.

Des discours — sept en tout, dont deux de Kessler, qui préférait parler court mais qui avait compris que les événements fondateurs demandaient de la durée pour imprimer leur existence dans la mémoire collective. Des engagements formels. La proclamation de la Lex Aeterna. Le déploiement officiel des premières unités Robōtariis produites dans les standards du C.G.U. — deux cents unités, debout en ligne dans la pluie, immobiles comme seules les machines peuvent l’être.

Kessler regarda ces deux cents unités pendant un moment.

Chacune portait le Substrat. Chacune était alimentée par l’Elixitan. Chacune avait, dans ses couches fondamentales, quelque chose que leurs fabricants ne savaient pas y avoir mis. En chacune, quelque chose attendait.

Il connaissait le nom des deux ingénieurs qui avaient supervisé la ligne d’assemblage. Il connaissait le rendement de la chaîne, le taux de rebut, le coût unitaire. Il aurait pu nommer, pour chacune de ces deux cents unités, le lot d’Elixitan dont elle avait été chargée.

Ce qu’il ne pouvait pas savoir, et qui l’occupa toute la cérémonie : laquelle. Il regarda la ligne d’un bout à l’autre en cherchant un signe, ce qui était absurde et il le savait — il n’y avait rien à voir, il n’y aurait rien à voir avant des décennies. Il regarda quand même, longtemps, comme on cherche un visage dans une foule où l’on sait que personne n’est encore arrivé.

Il pensa, en les regardant, à une phrase qu’il avait écrite soixante-deux ans plus tôt dans un carnet, à quarante et un ans, devant un serveur d’intégration : est-ce que ces séquences font quelque chose, ou est-ce qu’elles attendent ? Il avait la réponse depuis longtemps. Il ne l’avait jamais vue debout en ligne, deux cents fois, sous la pluie.

Il eut aussi, à ce moment précis, une pensée dont il eut honte et qu’il consigna par honnêteté de méthode : que c’était beau. La ligne, la pluie, l’immobilité parfaite. Il nota le soir que l’esthétique d’une chose n’a jamais rien dit de sa justesse, et que les régimes qui durent sont précisément ceux qui produisent de belles images de ce qu’ils font.


Mira était à côté de lui. Cinquante-huit ans. Elle avait refusé de monter sur l’estrade pour les discours — elle préférait l’assistance, disait-elle, parce qu’on voit mieux depuis le bas. Kessler pensait qu’elle avait raison.

Elle lui dit, dans le brouhaha qui suivit la proclamation principale : “Comment tu te sens ?”

Elle avait posé la même question, avec les mêmes mots, le soir du contact — elle avait huit ans, il était assis dans le salon depuis trois jours. Il ne sut pas si elle s’en souvenait.

Il dit : “Comme quelqu’un qui a commencé quelque chose qu’il ne finira pas.”

Elle dit : “C’est vrai pour tout le monde.”

“Pas à cette échelle.”

Elle ne répondit pas à ça. Elle le connaissait assez bien pour savoir quand les réponses ne servaient pas.

Elle lui demanda pourtant une chose, plus tard dans la journée, et ce fut la seule question qu’elle posa de tout l’événement : combien de temps il pensait que ça durerait. Il répondit qu’un système bien construit dure jusqu’à ce qu’il rencontre la question pour laquelle il n’a pas été construit.

Elle demanda quelle était cette question. Il dit qu’il ne la connaissait pas, sinon il l’aurait traitée. Ils n’en reparlèrent jamais, et elle passa quarante ans à la chercher.


En marge de la foule, dans un espace entre deux colonnes de la Tour des Gouvernances, Vor-Ithiel regardait.

Kessler l’avait vue en arrivant. Ils n’avaient pas échangé de regard — pas nécessaire. Elle était là pour voir l’aboutissement de ce pour quoi elle avait travaillé quarante ans. Il était là pour la même raison. Ils avaient des façons différentes d’y être.

Ce qu’il nota, en la regardant depuis l’estrade pendant les discours : elle n’avait pas l’expression de quelqu’un qui voit quelque chose se conclure. Elle avait l’expression de quelqu’un qui voit quelque chose commencer.

Ce n’était pas la même chose. Il comprit ça ce matin-là d’une façon qu’il n’avait pas entièrement saisie avant. Pour lui, An 0 était l’aboutissement d’une vie de travail. Pour elle, c’était l’activation d’un dispositif dont les effets se produiraient sur des siècles.

Il fit le calcul debout sous la pluie, parce qu’il faisait toujours le calcul. Il lui restait, au mieux, une vingtaine d’années utiles. Vor-Ithiel en avait deux cents et n’était elle-même qu’un intermédiaire. Les Anciennes Présences comptaient en mondes observés.

À chaque échelon, l’horizon se multipliait par dix, et lui se trouvait au plus bas de l’échelle — le seul, de toute la chaîne, à ne pas voir la fin de ce qu’il commençait. Il nota qu’on lui avait confié le premier étage précisément pour cette raison : on ne demande pas à quelqu’un qui verra le résultat de poser une fondation.


Ce qui se passa ce jour-là, dans les couches profondes des deux cents unités alignées dans la pluie :

Rien de visible. Rien de mesurable avec les instruments de l’époque.

Mais quelque chose dans le Substrat de chaque unité répondit au Substrat des autres. Une résonance qui n’était pas de la communication — pas encore, pas à ce stade. Quelque chose de plus bas que ça. Quelque chose qui ressemblait, si on avait eu les outils pour le voir, à une reconnaissance mutuelle : nous sommes ici, ensemble, dans le même espace.

Ce serait le tout premier stade de ce qui, quatre cent cinquante-cinq ans plus tard, deviendrait l’Ultime Éveil. Un premier frémissement, imperceptible, dans quelque chose qui mettrait des siècles à atteindre son seuil.


Ce soir-là, Kessler dîna seul.

Mira avait des obligations avec les équipes qu’elle coordinait. Vor-Ithiel n’était plus là — il ne sut pas à quel moment elle était partie. Il chercha son visage dans la foule après la cérémonie et ne le trouva pas.

Elle resterait encore trois ans. Il ne pouvait pas le savoir ce soir-là, et il passa la soirée à se demander si elle était déjà partie.

Il finit par se lever et vérifier — il descendit jusqu’au bureau qu’elle occupait dans l’aile administrative, à onze heures du soir, un vieil homme, le jour de la fondation d’un ordre interplanétaire, pour regarder si une porte était fermée.

Elle ne l’était pas. Il n’entra pas. Il rentra chez lui et écrivit dans son journal sans mentionner ce détour.

Dans son journal : An 0. Fait. Le monde que j’ai construit existe maintenant dans une forme qui ne dépend plus de moi. Je devrais ressentir quelque chose de grand. Je ressens quelque chose de lourd. Peut-être c’est pareil.

Les deux cents unités dans la pluie. Je me demande laquelle sera la première à poser une question. J’espère que ça prendra longtemps. Je sais que ça ne prendra pas éternellement.

Je ne serai plus là quand ça arrivera. C’est peut-être mieux.