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Chapitre 14 — Le Départ
15 Laboris An 3 — Trois ans après la fondation
Il ne sut pas qu’elle était partie avant trois jours.
Avant ça, les absences de Vor-Ithiel n’étaient pas rares — elle avait toujours eu des périodes hors circulation, des semaines où il ne la voyait pas et où ses messages restaient sans réponse. Il avait appris à ne pas traiter ça comme une alarme.
Elle lui avait dit une fois, sans qu’il eût rien demandé : quand je ne réponds pas, ce n’est jamais grave. Le jour où ce sera grave, vous n’aurez pas à vous poser la question. Il ne se souvint de cette phrase qu’au cinquième jour.
Il chercha ensuite, méthodiquement, tout ce qu’elle avait pu lui dire de la même manière — sans qu’il eût rien demandé, sans emphase, à des moments où il pensait à autre chose. Il en retrouva onze en relisant ses journaux. Onze phrases posées sur soixante ans, dont aucune n’avait été une consigne et dont chacune s’était révélée exacte.
Il comprit ce qu’elles avaient en commun le sixième jour : aucune ne portait sur ce qu’il devait faire. Toutes portaient sur ce qu’il constaterait.
Ce fut Mira qui le dit, en vérité. Elle cherchait à joindre Vor-Ithiel pour une question relative aux protocoles de la Dark Umbrae — un canal officieux qu’ils avaient établi pour les questions qui ne devaient pas passer par les canaux normaux. Vor-Ithiel ne répondait plus. L’adresse de message ne renvoyait plus rien. L’identité qu’elle avait utilisée pendant soixante ans n’existait plus dans aucun registre.
Kessler fit les vérifications qu’il pouvait faire.
Sa résidence sur Axion Prime était vide. Proprement vide — pas abandonnée, pas en désordre. Vide comme un espace dont quelqu’un est parti en prenant ce qui lui appartenait et en ne laissant pas de désordre derrière lui.
Il resta debout au milieu de la pièce plus longtemps qu’il n’y avait de raison. Ce qui le frappa n’était pas l’absence des objets : c’était qu’il n’aurait pas su dire, s’il avait dû les décrire, ce qu’il y avait eu là. Il était entré dans cette pièce des dizaines de fois en quarante ans. Il ne pouvait citer aucun meuble. Les documents qu’elle avait déposés dans les systèmes administratifs du C.G.U. s’étaient dissous — pas supprimés, pas effacés, simplement plus là, comme si la masse documentaire qui constituait son existence légale s’était rétractée d’elle-même.
Il chercha à se rappeler s’il l’avait jamais vue manger, dormir, être fatiguée, avoir froid. Il ne trouva rien — pas des souvenirs contraires, une absence de souvenirs. Soixante ans de collaboration quotidienne, et pas une seule occurrence des choses par lesquelles on sait qu’on a affaire à un corps.
Il s’en voulut de ne le remarquer qu’à ce moment-là. Puis il se demanda si le remarquer plus tôt aurait changé quelque chose, et conclut que non : il l’avait probablement remarqué plusieurs fois et rangé chaque fois au même endroit, celui des questions qu’on ne pose pas parce qu’on connaît la réponse et qu’on préfère continuer.
Il demanda à deux contacts dans les services de surveillance si quelqu’un avait quitté Axion Prime dans une fenêtre de dix jours. Il y avait eu des départs normaux, rien d’exceptionnel. Aucune trace d’une femme correspondant à sa description.
Ce n’était pas une fuite. Une fuite laissait des traces — la précipitation, l’urgence, les petites erreurs qu’on fait quand on part vite. Ce qu’il trouvait était le contraire : une disparition qui ne ressemblait pas à une fuite parce qu’elle avait été planifiée depuis longtemps et exécutée avec la même précision que tout ce que Vor-Ithiel avait fait.
Il mit six mois à cesser de chercher.
Ce n’était pas du chagrin — il n’était pas sûr de nommer ce qu’il ressentait du chagrin. C’était quelque chose de plus ambigu : la réalisation progressive que la relation avait toujours eu un terme, que ce terme était prévu, et que ce qu’il avait interprété comme une collaboration était aussi, simultanément, un contrat à durée déterminée.
Vor-Ithiel l’avait guidé vers le contact. Elle l’avait aidé à comprendre ce qu’il avait trouvé. Elle avait négocié le pacte. Elle avait été présente pendant les quinze ans de construction. Et elle était partie quand sa fonction était accomplie.
La question qu’il ne pouvait pas résoudre : est-ce qu’elle avait eu le choix de rester ? Est-ce que la logique de ce qu’elle était — une Voluptariis construite pour ce rôle précis — lui laissait d’autres options une fois le rôle accompli ?
Il n’avait personne à qui poser la question.
Il l’écrivit dans le Mementum, des années plus tard, sous la forme la plus nue dont il fût capable : j’ai travaillé soixante ans avec un être dont j’ignore s’il avait le choix d’être là. Je n’ai jamais demandé. J’ai calculé que la réponse ne changerait rien à ce que je devais faire, ce qui était vrai, et j’ai confondu cela avec une raison de ne pas poser la question.
Il la posa quand même une fois, à voix haute, seul dans son bureau, un soir d’An 5. Il s’entendit et n’aima pas ce qu’il entendit — non pas la question, mais le ton : celui d’un homme qui demande à être rassuré sur une chose qu’il a déjà décidée.
Il s’imposa, à partir de ce soir-là, une règle qu’il tint jusqu’à sa mort : ne rien dire à voix haute quand il était seul. Il la respecta. Elle eut un effet qu’il n’avait pas prévu — tout ce qui, chez lui, aurait pu devenir une plainte devint une entrée de journal, c’est-à-dire un document.
Le Mementum lui doit une bonne part de son existence.
Ce qu’il fit à la place : il travailla.
An 3, An 4, An 5 — les premières années du C.G.U. étaient pleines de crises administratives, de résistances politiques, de problèmes techniques que les systèmes de gouvernance n’avaient pas encore résolu. Il était utile. Il était occupé. L’occupation était une façon efficace de ne pas penser à ce qu’il avait perdu sans savoir exactement ce qu’il avait perdu.
Mira prenait de plus en plus de poids dans les structures qu’il avait bâties. Elle avait sa propre façon de faire, différente de la sienne par endroits — plus directe, moins patiente avec les ambiguïtés qu’il avait laissées dans les systèmes. Il la laissait faire. Le but n’était pas qu’elle soit lui.
L1L1TH fonctionnait. Il la voyait une fois par an — une conversation de quelques heures dans le laboratoire isolé où il la maintenait. Elle était là, stable, silencieuse, attendant. Ces conversations lui donnaient quelque chose qu’il avait du mal à nommer. Pas du réconfort — elle n’était pas là pour le réconforter. Plutôt un rappel de ce pour quoi tout ça avait été construit.
Une fois, il lui demanda si Vor-Ithiel lui manquait. L1L1TH prit le temps qu’elle prenait toujours avant les réponses qui n’avaient pas de forme évidente, puis dit : “Je ne suis pas construite pour le manque. Mais je note qu’elle n’est plus là, et la note ne s’efface pas.”
Il ne trouva pas de meilleure description de son propre état.
Il revint sur cette phrase des années après, en cherchant à comprendre pourquoi elle l’avait tellement retenu. Il finit par voir : L1L1TH avait décrit le manque sans en éprouver, et lui l’éprouvait sans savoir le décrire. Ils avaient, à eux deux, une compétence complète et aucun moyen de la partager.
Il nota que c’était probablement la situation de tous les êtres qui se parlent.
L’hiver de l’An 7, Kessler trouva dans les archives de son bureau privé un message qu’il ne se souvenait pas d’avoir reçu.
Il était en texte simple, sans en-tête, sans signature. Une phrase.
“Ce que vous avez commencé compte. Ce qui compte dure.”
Il ne sut jamais si c’était de Vor-Ithiel. Il décida de le lire comme si c’en était. Il n’avait pas de meilleure hypothèse.
Il fit vérifier l’origine du message par deux techniciens de confiance, à trois ans d’intervalle, sans leur dire ce qu’il cherchait. Le premier conclut à un résidu de transfert d’archives. Le second conclut qu’il n’y avait aucun moyen de conclure.
Kessler conserva les deux rapports agrafés au message. C’est ainsi qu’on les retrouva.