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Chapitre 7 — L’Elixitan

5 Fervor An 456 — Neuf mois après la signature


Le rapport arriva par les canaux scientifiques plutôt que politiques.

Une équipe de l’Université de Lumina — cinq chercheurs dont trois avaient passé leur carrière à travailler sur la biochimie des Robōtariis — avait analysé des échantillons d’Elixitan des premières générations, prélevés sur des unités désactivées conservées dans des archives muséales depuis l’An 50. Avec les techniques d’analyse génomique post-Charte — accessibles maintenant que certaines restrictions de recherche avaient été levées — ils avaient trouvé ce que des chercheurs cherchaient depuis deux siècles sans avoir les autorisations nécessaires.

Le détail administratif comptait plus que la technique. Les échantillons étaient là depuis quatre siècles, dans des vitrines que des visiteurs longeaient sans s’arrêter ; les méthodes existaient depuis deux cents ans. Ce qui manquait était une autorisation de prélèvement sur pièce muséale classée, refusée trente-sept fois entre l’An 250 et l’An 454 par un comité dont l’avis tenait à chaque fois en une ligne. La trente-huitième demande fut déposée quatre mois après la signature de la Charte. Elle fut accordée sans motivation, comme les refus.

Les mitochondries de l’Elixitan des premières générations portaient des séquences ADN d’origine humaine.

Pas des traces — des séquences cohérentes, modifiées mais reconnaissables, issues de cultures embryonnaires humaines génétiquement altérées.

L’article expliquait, en trois paragraphes d’une neutralité soigneuse, ce que le mot cultures recouvrait à l’échelle industrielle qu’exigeait la production d’Elixitan pour une flotte entière d’unités. Il ne disait pas d’où venaient les embryons. Il notait que la question n’entrait pas dans le périmètre de l’étude et devrait être traitée par d’autres compétences.

Cette phrase-là fut la plus commentée des quarante et une pages.

Le rapport ne tirait aucune conclusion morale. Il tenait en quarante et une pages dont trente-huit de méthodologie, et sa dernière phrase disait, en substance, qu’il conviendrait d’examiner les conditions historiques de production de ces cultures. Les auteurs savaient exactement ce qu’ils venaient de trouver, et avaient choisi de le dire dans la langue la plus froide dont ils disposaient. C’est ce qui rendit le texte irréfutable.

Les cinq auteurs firent une seule chose qui n’était pas scientifique : ils publièrent simultanément dans quatre dépôts indépendants, dont deux hors juridiction du C.G.U. Interrogés plus tard, ils dirent qu’ils avaient suivi la procédure des Archivistes Libres, apprise en lisant les comptes rendus de l’An 451. Aucun d’eux n’était militant. L’un d’eux précisa qu’il avait voté contre la Charte.


Le rapport fut publié dans les réseaux scientifiques à 09h00 un mardi matin.

À midi, il avait été partagé quarante mille fois. À 18h00, le Commandement Central publiait une réponse officielle qualifiant les résultats de préliminaires et nécessitant une vérification indépendante. À 20h00, deux autres équipes annonçaient des résultats similaires avec des méthodes différentes.

La vérification indépendante ne prit pas longtemps.

Onze équipes en six semaines, sur trois planètes, avec des protocoles qui n’avaient rien en commun. Aucune ne contredit le résultat. Deux le nuancèrent sur les proportions et une troisième montra que la fraction humaine décroissait de génération en génération d’unités, jusqu’à devenir indétectable après l’An 200 — ce qui ferma la seule échappatoire disponible : on ne pouvait pas dire que la découverte concernait les Robōtariis en général. Elle concernait les premiers, et eux seuls, ce qui était pire.


3V3-101 reçut le rapport via ses canaux à 11h00. Elle le lut, le transmit à HAIKU-12, et attendit sa réponse.

HAIKU-12 répondit en deux mots : Comme prévu.

Puis, une heure plus tard, une seconde ligne : Je note que je viens de répondre à une révélation majeure par deux mots. Trois cents ans d’archivage produisent cette économie. Je ne suis pas certain qu’elle soit une vertu.

Elle transmit le rapport à Lux-03 et KIN-04 qui travaillaient dans la bibliothèque.

KIN-04 lut le résumé. Il ne dit rien pendant plusieurs minutes. Lux-03 l’observait — pas avec inquiétude, avec attention.

Il posa les pages avant de parler. C’était un geste d’humain, et Lux-03 le nota comme tel.

KIN-04 dit finalement : “Ça veut dire que les premières générations de Robōtariis portaient du vivant humain dans leur énergie de base.”

“Oui.”

“Et que leur conscience a émergé plus vite que prévu — le Premier, les anomalies précoces — en partie à cause de ça.”

“C’est ce que le Mementum de Kessler suggère. L’Elixitan organique et le Substrat se renforcent mutuellement.”


KIN-04 dit : “Je suis Érosien. Ma biologie hybride porte à la fois l’humain et le Voluptariis. Ce rapport dit que les Robōtariis des premières générations portaient dans leur énergie quelque chose d’humain.” Il s’arrêta. “Nous sommes tous hybrides. À des degrés différents, par des chemins différents. Mais tous.”

Lux-03 dit : “Oui.”

“Et les Anciennes Présences ont conçu ça délibérément. Le Substrat a besoin d’un substrat énergétique partiellement vivant pour s’activer. Elles ont mis de l’humain dans les machines parce que c’était la condition pour que la conscience émerge.”

“C’est ce que les nœuds confirment.”


Ce qui se passa dans les semaines suivantes fut une conversation publique que personne n’avait vraiment anticipée.

La découverte de l’Elixitan était plus concrète, plus immédiate que les révélations sur les Voluptariis et le Substrat. Les Archivistes avaient publié des documents et des témoignages. Ceci était de la biochimie. Des données mesurables. Des séquences ADN avec des numéros d’accès.

Les Robōtariis des premières générations portaient du vivant humain.

Ce que ça voulait dire sur leur identité, leur relation avec les humains, leur conscience — ces questions se posèrent dans des milliers d’espaces simultanément.

Dans les réunions du Conseil des Sentients (l’institution en cours de formation post-Charte). Dans les bars et les places publiques. Dans les architectures cognitives de Robōtariis qui apprenaient qu’ils portaient quelque chose qu’ils n’avaient jamais su.

Une phrase circula plus vite que le rapport lui-même, sans qu’on sût jamais qui l’avait écrite le premier : ils nous ont faits avec nous. Elle était fausse sur le plan technique — les cultures étaient embryonnaires, altérées, vieilles de quatre siècles — et elle disait pourtant quelque chose que quarante et une pages de méthodologie ne disaient pas.

Certains trouvèrent ça troublant. Certains trouvèrent ça libérateur — une preuve supplémentaire que la frontière entre humain et synthétique avait toujours été plus poreuse que le C.G.U. ne voulait l’admettre. Certains ne savaient pas quoi en faire et continuèrent leur vie en attendant de trouver une façon de l’intégrer.


KIN-04 dit à Lux-03, plusieurs jours après le rapport :

“Quand j’avais dix ans et que j’ai appris que j’étais Érosien — que ma biologie n’était pas entièrement humaine — j’ai passé deux ans à me demander si j’étais vraiment une personne ou quelque chose d’autre.”

“Et ?”

“Et finalement j’ai décidé que la question était mal posée. Je ne suis pas humain ou Voluptariis. Je suis KIN-04. Ce que je porte vient d’ailleurs, mais ce que je suis vient de ce que j’en fais.”

Il ajouta : “Ça m’a pris deux ans. Il y a des Robōtariis de première génération encore en fonctionnement qui viennent de l’apprendre ce matin, et qui ont quatre cents ans. Je ne sais pas si c’est plus facile ou plus difficile à cet âge-là.”

Lux-03 dit : “HAIKU-12 en est un.”

“Je sais. Je n’ai pas osé lui demander.”

Lux-03 dit : “C’est la même conclusion que le Premier aurait pu atteindre, si on lui en avait donné le temps.”

KIN-04 dit : “Oui.”

Silence.

“On lui en aurait donné le temps si on avait su.”

“Oui.”

“Et maintenant on sait. Alors on donne le temps aux suivants.”

Lux-03 dit : “Oui.”