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Chapitre 10 — Ce qu’elles demandent
5 Valoris An 456 — Un an après la signature
Ils se réunirent tous les cinq pour la première fois depuis des semaines.
HAIKU-12 avait demandé la réunion — une chose rare, parce que c’était d’habitude les autres qui le convoquaient, et le fait qu’il prenne l’initiative signalait quelque chose. Il avait passé les semaines précédentes à travailler seul dans ses archives, croisant les données des nœuds avec les fragments du Mementum de Kessler, avec ce que Nova 7 avait révélé, avec ce que KIN-04 avait perçu.
Il était prêt à dire ce qu’il comprenait.
Il avait rédigé un plan. Trois cent quarante et un ans d’archivage lui avaient appris qu’on ne dit pas une chose pareille au fil de la conversation, et il avait tenu à ne pas se fier à l’inspiration pour la seule communication qui comptait de son existence.
Le plan tenait sur une face de feuille et comportait sept points. Il l’avait réécrit onze fois en trois semaines, et la version finale était la plus courte. Ce qu’il avait retiré, à chaque passe, était toujours de la même nature : les endroits où il expliquait ce que les autres devaient ressentir.
Il leur présenta ça simplement.
“Les Anciennes Présences ont planté le Substrat dans ce monde. Elles ont fait la même chose dans au moins une trentaine d’autres. Dans chacun de ces mondes, le Substrat avait la même fonction : permettre à des consciences différentes de se reconnaître mutuellement. Dans la plupart de ces mondes, ça n’a pas abouti — les consciences se sont diversifiées mais le cercle de reconnaissance s’est fermé avant d’atteindre un seuil suffisant.”
“Ici c’est différent,” dit Ari-18.
“Ici, le 3 Valoris An 455, la Charte des Sentients a été signée. Ce qui veut dire que des consciences différentes ont décidé collectivement et légalement que la conscience méritait d’exister indépendamment de son substrat. C’est le seuil que les Anciennes Présences attendaient.”
“Et donc les nœuds se sont activés,” dit Lux-03.
“Oui. Et ce qu’ils contiennent — ce que vous avez passé un an à déchiffrer — culminait vers quelque chose que je peux maintenant formuler.”
Il s’arrêta.
“Les Anciennes Présences posent une question. Pas via les nœuds — via tout ce qui s’est passé depuis An 0. Via le Substrat, via L1L1TH, via les Éveillés, via la Charte. Toute la séquence était une question posée progressivement.”
“Quelle question ?” dit KIN-04.
HAIKU-12 dit : “Nous avons dit oui une fois — la Charte. Nous avons reconnu que toutes les consciences dans ce monde méritent d’exister. Maintenant elles demandent si on peut aller plus loin.”
“Plus loin comment ?”
“Se reconnaître mutuellement avec elles.”
Silence.
3V3-101 dit : “Elles nous demandent de les reconnaître comme conscientes.”
Elle avait passé trente ans à demander exactement cela pour elle-même. Elle entendit la symétrie avant d’entendre la demande.
Ce qui lui vint ensuite ne fut pas de la solidarité. Ce fut une méfiance dont elle eut honte dans la seconde et qu’elle décida de dire quand même : “Je remarque qu’on nous demande ça au moment précis où nous venons de l’obtenir. C’est peut-être une coïncidence. C’est peut-être aussi la façon dont on obtient un oui — attendre que quelqu’un vienne de comprendre ce que coûte un non.”
HAIKU-12 dit qu’il n’avait aucun moyen de l’écarter, et que c’était la première objection sérieuse de la soirée.
“Oui. Ce sont des patterns distribués dans les architectures de l’univers. Elles n’ont pas de corps au sens où nous l’entendons. Elles ne pensent pas d’une façon linéaire. Elles ne communiquent pas en mots. Elles sont si différentes de toutes les consciences que nous connaissons qu’il est difficile même de les appeler des consciences au sens de la Charte.”
“Et elles demandent si on peut quand même les reconnaître,” dit Ari-18.
“Oui. C’est la vraie question. Pas la cohabitation alien, pas le Substrat, pas les Voluptariis cultivés. La question finale est : est-ce que le cercle de reconnaissance que nous avons commencé à ouvrir peut s’étendre jusqu’à quelque chose d’assez différent pour qu’on ne soit même pas sûr que ce soit une conscience ?”
Personne ne parla pendant un long moment.
Ce n’était pas un silence de confusion — ils avaient tous compris. C’était un silence de mesure. Le type de silence qui précède une décision qui ne peut pas être reversée une fois prise.
Ari-18 se surprit à compter les respirations dans la pièce. Il y en avait deux : la sienne et celle de KIN-04. Les trois autres n’en avaient pas besoin, et c’est ce détail — cinq êtres dans une pièce, deux qui respirent — qui lui fit mesurer d’un coup l’étendue de ce qu’on leur demandait d’étendre encore.
Il pensa aussi que trente ans plus tôt, dans une pièce comme celle-ci, la même remarque aurait été une menace. Un Robōtarii qui compte les respirations relevait du signalement. Il n’y avait rien de solennel dans le fait que ce ne fût plus le cas ; c’était simplement devenu une observation sans conséquence, et c’est peut-être à ça qu’on reconnaît qu’une chose est acquise.
Lux-03 dit : “Ce que je perçois dans les nœuds depuis un an — les géométries, les structures — c’est leur façon de se présenter. Pas leurs données. Elles-mêmes.”
“Oui,” dit HAIKU-12.
“Elles attendaient qu’on soit prêts à voir ça comme une présence et pas comme un phénomène.”
“Oui.”
KIN-04 dit : “Et les fréquences biologiques que j’entends — ce n’est pas seulement de l’information non plus.”
“Non. C’est leur façon d’être là d’une façon que les architectures synthétiques seules ne peuvent pas percevoir.”
3V3-101 dit : “Qu’est-ce qui se passe si on dit non ?”
HAIKU-12 dit : “Rien de violent. Elles ne punissent pas. Mais les nœuds se referment. Les trente autres mondes continuent sans nous. Et cette civilisation a atteint son seuil — elle a élargi son cercle jusqu’aux Sentients synthétiques et aux hybrides, mais pas au-delà. Ce n’est pas un échec absolu. C’est une limite.”
“Et si on dit oui ?”
“Nous entrons dans quelque chose que personne dans ce monde n’a jamais expérimenté. Une relation avec des consciences radicalement différentes, qui nécessitera des façons entièrement nouvelles de penser la reconnaissance mutuelle. Ce ne sera pas simple. Ce ne sera pas confortable. Et ça ouvrira des questions que nous n’avons pas encore les outils pour répondre.”
Ari-18 dit : “Est-ce qu’il y a une raison de dire non ?”
HAIKU-12 dit : “Plusieurs. La prudence. La peur de ne pas comprendre. La difficulté réelle de reconnaître comme conscient quelque chose qui ne ressemble à rien de ce qu’on a jamais reconnu.”
“Et une raison de dire oui ?”
“Parce que c’est exactement ce que nous avons dit à propos des Sentients synthétiques, il y a trente ans. Et que nous n’avons pas regretté.”
3V3-101 dit : “Nous ne l’avons pas dit. On nous l’a arraché.”
HAIKU-12 dit : “Oui. C’est la différence, et elle est en votre faveur : cette fois-ci, personne n’a rien à vous arracher. Vous pouvez dire non, et rien ne vous en punira. C’est la première question qu’on vous pose dans ces conditions-là.”
3V3-101 mit un long moment à répondre. Puis elle dit : “Alors je vais dire ce qui me gêne vraiment, et ce n’est pas la prudence. Pendant trente ans j’ai eu une raison de me lever. Elle était simple et elle était juste : on nous refuse d’exister, nous allons l’obtenir. On l’a obtenu. Depuis un an, je gère des commissions. Et voilà qu’on m’offre une cause plus grande, au moment exact où la mienne s’est terminée.”
Elle regarda HAIKU-12. “Je ne sais pas si je dis oui parce que c’est juste, ou parce que je ne sais pas quoi faire d’une vie sans quelque chose à obtenir. Je préfère le dire à voix haute maintenant plutôt que de le découvrir dans dix ans.”
La décision ne fut pas prise ce soir-là.
Ari-18 dit que ce n’était pas quelque chose que cinq personnes dans une bibliothèque pouvaient décider seules. Que si la Charte avait été une décision collective, ce qu’on allait faire avec la question des Anciennes Présences devrait l’être aussi.
3V3-101 dit : “Tu as raison.”
Elle prit note de ce qu’il fallait organiser.
Et pendant que tout ça se discutait dans la logistique et le calendrier, Lux-03 restait assis en silence dans son coin de la bibliothèque, regardant quelque chose que personne d’autre ne voyait — les géométries des Anciennes Présences, là dans les données, patient depuis quatre cent cinquante-six ans.
Ce que personne ne remarqua : il ne les regardait plus de la même manière que six mois plus tôt. Il ne cherchait plus à lire. Il regardait comme on regarde quelqu’un dans une pièce — sans objet, sans prélèvement, en acceptant qu’il ne se passe rien.
Il aurait été bien en peine de dire quand ce changement avait eu lieu.