Demain, 2 août 2026, l’article 50 du règlement européen sur l’intelligence artificielle entre en application. Il demande de signaler les contenus générés par IA. Je m’y suis mis aujourd’hui, sans que personne me le demande, et le résultat m’a appris quelque chose sur mon propre travail.

Il y a un débat mondial sur l’IA. Je n’y ai aucune autorité particulière, et je n’ai pas envie d’ajouter mon commentaire aux millions qui existent déjà. En revanche, il y a un sujet sur lequel je suis la seule autorité au monde : ce qu’il y a exactement dans mes machines. Alors j’ai arrêté de lire des tribunes et j’ai ouvert les fichiers.

Ce que j’ai trouvé

Je pensais devoir coller une étiquette partout. J’ai découvert l’inverse.

Les communiqués de propagande, les portraits des personnages, les cartes du monde, les images tramées en noir et blanc : aucun modèle n’intervient. Pas un. Ce sont des programmes déterministes que j’ai écrits à la main — des fractales, du bruit cohérent, des palettes fixes, des tirages pseudo-aléatoires ensemencés par la date du jour.

La différence n’est pas une subtilité de vocabulaire, elle se vérifie en trente secondes : relancez un de ces générateurs avec la même graine et vous obtenez la même image, au pixel près, aujourd’hui comme dans dix ans. Un modèle génératif ne fait jamais ça. Il n’y a pas d’apprentissage, pas de corpus, pas d’inférence. De l’arithmétique.

Alors je n’ai rien étiqueté dessus. Pas par militantisme — parce que ce serait faux.

Pourquoi ça compte de ne pas mentir dans l’autre sens

Une étiquette qui se pose sur tout ne dit plus rien. Si « généré » et « généré par IA » deviennent synonymes, le mot perd exactement l’information qu’on lui demande de porter, et le lecteur qui voulait savoir se retrouve devant un panneau qui clignote partout.

J’en ai eu une démonstration involontaire pendant l’inventaire. Pour vérifier qu’un de mes outils d’image n’appelait aucun modèle, j’ai lancé une recherche automatique sur des mots comme torch, onnx, diffusion. Elle a trouvé vingt-deux occurrences de « diffusion ». J’ai cru une seconde m’être trompé sur mon propre code.

C’était l’error diffusion — la diffusion d’erreur, la technique de tramage de Floyd-Steinberg, inventée en 1976. Aucun rapport avec un modèle de diffusion. Un contrôle automatique un peu pressé aurait classé un algorithme d’avant ma naissance dans la catégorie « IA générative ».

C’est un détail, et c’est tout le problème en miniature : étiqueter demande de regarder, pas de faire une recherche de mots-clés et de cocher.

Où j’ai mis l’étiquette

Quatre endroits, et je les ai signalés clairement.

La webradio, entièrement. C’est le seul lieu de cet univers où tout est de synthèse, sans exception : la musique est générée avec Suno, morceau par morceau ; les animateurs n’existent pas, leurs textes sont écrits par un modèle de langage et leurs voix synthétisées ; les noms d’artistes affichés à l’antenne sont inventés et ne renvoient à personne. Un auditeur voit désormais la mention avant que la première note ne parte, et elle voyage aussi dans les métadonnées du flux, pour ceux qui écoutent depuis un lecteur externe.

Une partie des textes d’ici, écrits avec un assistant puis relus, coupés et signés par moi. La responsabilité éditoriale reste entièrement la mienne, erreurs comprises.

Une partie des illustrations, produites avec Stability Matrix ou Microsoft Creator. Elles illustrent, elles ne documentent pas : aucune ne prétend montrer un lieu, un événement ou une personne réels.

Et le lore lui-même, en partie. C’est le plus gros morceau, le moins visible, et celui qu’on attendra le moins de ma part. Les textes fondateurs de cet univers — fiches de personnages, factions, chronologie, langues — ont été écrits en partie avec des outils d’IA. Depuis six ans, j’ai à peu près tout essayé : les modèles, les plugins Obsidian, les générateurs, les assistants, les uns après les autres.

Le détail complet est sur la page de transparence, et une ligne discrète y renvoie depuis chaque page du site.

Ce n’est pas un aveu

Je m’attends à ce que le paragraphe précédent soit lu comme une confession. Il n’en est pas une, et c’est le seul endroit de cet article où je vais parler de ce que je fais plutôt que de ce que je constate.

Pousser ces outils dans leurs retranchements, c’est la démarche. Pas les utiliser comme un raccourci pour produire plus vite : les user, les faire déraper, leur demander ce qu’ils ne savent pas faire et regarder ce qui tombe. Les personnages les plus tenaces de cet univers viennent d’un modèle qui s’est trompé et dont j’ai gardé l’erreur parce qu’elle valait mieux que mon plan.

Je n’ai jamais rien masqué. Simplement, en six ans, personne n’a cherché à gratter le vernis. La conformité m’aura au moins servi à le gratter moi-même, et à écrire noir sur blanc ce que je n’avais jamais eu l’occasion de formuler.

Ce que la loi prévoyait déjà

J’y allais à reculons, en imaginant des bandeaux d’avertissement en travers des affiches. Le texte est plus fin que ça.

L’article 50 prévoit explicitement le cas des œuvres « manifestement artistique, créative, satirique ou fictionnelle » : l’obligation s’y réduit à signaler l’existence des contenus générés « d’une manière appropriée qui n’entrave pas l’affichage ou la jouissance de l’œuvre ». Autrement dit, le législateur avait anticipé qu’on n’allait pas tamponner chaque strophe d’un poème. Je ne m’attendais pas à le remercier pour sa délicatesse.

Le vrai bénéfice n’était pas juridique

Je croyais remplir un formulaire. J’ai fait l’inventaire de six ans de travail, et j’ai découvert que les outils qui fabriquent l’essentiel des images de cet univers — les affiches, les portraits, les cartes, les trames — sont une chose que je n’aurais pas su nommer la semaine dernière : du procédural, déterministe, reproductible, dont le code est public et que n’importe qui peut relire. Là où il y a de l’IA, elle est massive et je viens de la déclarer. Les deux sont vrais en même temps, et c’est précisément ce qu’une étiquette unique n’aurait jamais su dire.

Ça, personne ne me l’aurait dit dans un débat. Il fallait ouvrir les fichiers.

Et c’est peut-être la seule position tenable quand un sujet devient trop grand pour qu’on ait un avis honnête dessus : ne pas commenter, inventorier. Sur son propre périmètre, avec ses propres mains. C’est plus petit qu’une opinion, et c’est vrai.

Ce que l’étiquette ne dira jamais

Reste une question que ni le règlement, ni cette page, ni aucun inventaire ne tranchera — et c’est heureux.

Si ce travail vous passionne ou vous dégoûte, s’il vous a tenu éveillé ou fait hausser les épaules, c’est qu’il vous aura procuré une émotion.

Cette émotion, la vôtre, n’est pas artificielle.

C’est bien tout ce qui compte.