J’ai déjà dit ce que je fais — l’inventaire est ici, sans zone grise. J’ai déjà dit ce que ça a coûté : six ans et une dizaine d’instruments, pas un prompt.
Ce texte-ci ne raconte rien. Il prend position.
Ce que je revendique
Cet univers est co-écrit avec des machines. Pas assisté, pas relu, pas retouché : co-écrit. Les fiches, les factions, la chronologie, les langues, une partie des récits, la radio en entier. Six ans, et jamais avec une seule — des modèles, des plugins, des générateurs, les uns après les autres, dans leurs bonnes années comme dans leurs mauvaises. Certains ont été retirés du marché entre deux paragraphes.
La pluralité n’est pas un accident, c’est la méthode. Chaque modèle a ses tics, ses angles morts, sa façon de mentir poliment. Un seul outil produit un monde à son image. Plusieurs, mis en désaccord, produisent des frictions — et c’est dans les frictions qu’il y a quelque chose à prendre.
Je ne m’en excuse pas et je n’en fais pas non plus une bannière. C’est un fait de production, écrit noir sur blanc, et qui n’a jamais été caché. Personne n’a simplement pris la peine de gratter.
L’argument qui arrive toujours en dernier
Quand la discussion sur la valeur du travail s’épuise, il reste toujours une carte à jouer : tu as consommé une bassine d’eau pour faire ton image.
Remarquez qu’elle n’arrive jamais en premier. Elle arrive quand le reste n’a pas mordu. Ce qui en dit long sur sa nature : ce n’est pas un argument écologique, c’est un argument moral qui a enfilé une blouse blanche.
Je ne conteste pas qu’il y ait un coût — il y en a un, à toute chose, et je n’ai aucune envie de le nier. Je conteste deux choses.
Qu’on ne le mesure jamais. Le chiffre circule dans des ordres de grandeur qui varient d’un facteur mille selon ce qu’on décide de compter : l’entraînement ou l’inférence, le refroidissement ou la production électrique, la région, l’année. Un chiffre qui varie autant ne sert pas à mesurer. Il sert à clore.
Qu’on ne l’invoque que contre ce qui déplaît. Personne ne demande son bilan hydrique à un stade, à un week-end en avion, à une saison de série regardée en continu, à un portefeuille de cryptomonnaie. La bassine ne sort que pour l’IA, et seulement quand l’IA a produit quelque chose que l’interlocuteur aurait préféré ne pas trouver bon.
Alors j’ai mesuré
Puisque le sujet est la consommation, parlons-en sérieusement — chez moi, avec des chiffres que je peux sortir.
La radio de cet univers émet vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ses animateurs écrivent leurs interventions avec un modèle de langage, en continu, toute l’année. Coût réel : environ quinze minutes de calcul par jour. Moins de deux heures par semaine.
Ce n’est pas de la chance. Un seul réglage — couper le mode « raisonnement » du modèle, qui délibérait quarante secondes avant de dire bonjour — a ramené chaque intervention sous la seconde, pour un résultat identique. Je ne l’ai pas fait pour la planète. Je l’ai fait parce que quarante secondes pour annoncer un morceau, c’est idiot. Il se trouve que les deux vont dans le même sens à peu près toujours.
Il y a un plafond quotidien de jetons, posé à trois millions. La consommation mesurée tourne autour de 1,2 million. Le plafond ne sert jamais ; il sert à ce que je sache.
Maintenant, le vrai sujet.
Pendant que je comptais les secondes de mes modèles, un agent de supervision que j’avais installé pour surveiller ma machine brûlait 140 % d’un cœur de processeur, en permanence, depuis vingt-cinq jours. Pas dans son propre programme — dans ceux qu’il observait. Je l’ai supprimé : 140 %, puis zéro.
Un pont logiciel entre deux services, oublié là, tournait à 100 % d’un cœur pendant trois semaines et quatre jours. Pour zéro requête. Personne ne s’en était jamais servi une seule fois.
Et pendant des mois, un démon a chargé puis déchargé six giga-octets en mémoire graphique mille soixante-dix-neuf fois par jour, ce qui faisait s’effondrer mon bureau deux fois par semaine sans que je comprenne pourquoi.
Le gaspillage, chez moi, n’a jamais été le modèle. C’était la surveillance, le pont mort, le démon qui rechargeait. Ce qui coûte, ce n’est presque jamais ce qu’on regarde — c’est ce qui tourne sans qu’on le regarde. Celui qui me parle de bassine d’eau ne sait pas ce que consomme sa propre maison, et moi je le sais, parce que je l’ai mesuré et que j’ai coupé.
Faire plus avec moins n’est pas une défense, c’est la forme
Il faut comprendre que l’efficience n’est pas une justification que j’aurais trouvée après coup pour me dédouaner. C’est le principe esthétique de tout ce que je fabrique.
Les affiches de propagande de cet univers ne contiennent aucun modèle : ce sont quelques octets de graine et de l’arithmétique. Mille trois cent quarante-huit octets, et l’image est reproductible au pixel près dans dix ans. Une affiche se rend en une seconde et demie. Les cartes, les portraits, les trames : même principe.
L’ensemble — six tomes, une radio, un jeu de rôle, un blog, une dizaine d’outils — tient sur une machine, dans une maison, en Bretagne. Un serveur d’occasion, une carte graphique grand public, et beaucoup de temps passé à retirer ce qui ne servait pas. Pas de ferme, pas d’équipe, pas de levée de fonds.
Il y a là une ironie que j’assume plutôt que de l’esquiver : j’écris depuis six ans l’histoire d’une civilisation détruite par le culte de l’optimisation, et je passe mes soirées à optimiser. Je ne prétendrai pas que c’est confortable. Je dirai seulement que celui qui écrit sur une chose sans jamais l’avoir pratiquée écrit à côté.
Ce que je cherche vraiment : le glitch
Voilà le point, et il est plus important que tout le reste.
Je ne demande pas à ces outils ce qu’ils savent faire. Ce qu’un modèle présente publiquement, c’est sa moyenne polie : la phrase la plus probable, l’image la plus consensuelle, la réponse qui ne fâche personne. C’est exactement ce dont je ne veux pas. Si je voulais du plausible, je n’aurais pas besoin de six ans.
Ce que je cherche, c’est l’endroit où ça casse.
Un exemple, mesuré. J’ai compté 832 répliques des animateurs de la radio, écrites par un modèle à partir de fiches de personnalité indépendantes. Quatre personnages différents — une insomniaque, une meneuse de cabaret, une voix du matin, une présentatrice de nuit — partageaient le même tic rhétorique : une invitation à se laisser porter, placée en fin d’intervention. Jusqu’à 58 % des répliques pour l’une d’elles.
Ce tic n’était dans aucune de leurs fiches. Il était dans le modèle. Quatre personnalités distinctes, un seul réflexe, invisible tant qu’on ne compte pas. Voilà ce que j’appelle interroger une machine : non pas sur ce qu’elle prétend savoir faire, mais sur ce qu’elle fait sans le savoir.
Autre exemple, plus drôle. J’ai voulu débarrasser un personnage d’un anglicisme, en écrivant dans sa fiche la liste des mots à éviter. Le modèle a lu la parenthèse comme un vocabulaire obligatoire, et s’est mis à les employer tous. Interdire un tic en nommant ses mots fabrique le tic. On n’apprend pas ça dans une documentation. On l’apprend en poussant, en ratant, et en regardant les décombres.
Les personnages les plus tenaces de cet univers sont nés comme ça : d’une erreur que j’ai gardée parce qu’elle valait mieux que mon plan.
Ce n’est pas de la production. C’est une forme d’interrogatoire. Je ne demande pas à la machine ce qu’elle peut faire — je cherche l’endroit où elle déraille, parce que c’est là qu’apparaît quelque chose que personne n’a choisi. Un outil qui fonctionne parfaitement ne m’apprend rien sur lui, et rien sur moi.
Ce qui ne se délègue pas
Le jugement. Décider de ce qui reste et de ce qui disparaît. Trancher ce qui devient canon et le porter ensuite pendant six ans. Reconnaître qu’une machine a eu raison contre moi, et bâtir dessus.
Un modèle produit du probable. Un monde tient sur des décisions arbitraires que personne n’aurait devinées, et il faut quelqu’un pour les prendre — et pour les assumer quand elles étaient mauvaises.
Je signe tout. Y compris les erreurs, et il y en a eu.
Le principe
Pesez le coût si vous voulez, mais pesez-le vraiment, et pesez aussi le reste. Ce que j’ai trouvé en le faisant chez moi, c’est que le calcul qui produit une œuvre coûtait des ordres de grandeur de moins que la surveillance oisive qui la regardait tourner.
Et si la bassine d’eau n’est qu’une façon polie de dire que vous auriez préféré que ce travail n’existe pas — dites-le comme ça. C’est une position parfaitement respectable, elle a le mérite d’être franche, et on pourra enfin parler de la seule chose qui compte : est-ce que c’est bien, ou est-ce que ça ne l’est pas.
Cet article a été écrit avec la machine avec qui je travaille, ce qui, vu le sujet, aurait été difficile à éviter. Je l’ai relu, coupé, et il est le mien. — O.B.