Époque : An 421, dernier jour du dernier mois
Lieu : Niveau Inférieur, Zone Industrielle Grise, Monde Centrum


Les cloches de la Rectitude sonnaient la dix-neuvième heure quand Joy comprit que c’était ce soir.

Pas une intuition. Une logique. Elle avait recompté les mouvements des Briseurs dans le secteur trois depuis quatre jours. Elle avait noté les variations dans les patrouilles — trop petites pour être des erreurs de routine, trop régulières pour être de l’improvisation. Le C.G.U. quadrillait. Le C.G.U. resserrait.

Elle finit sa tasse de thé. Le thé était froid depuis vingt minutes. Elle l’avait bu quand même, parce que le thé chaud était une ressource qui coûtait quelque chose, et gâcher était une habitude de gens qui croyaient avoir du temps.

— Ils arrivent ce soir, dit-elle.

Mik-L ne se retourna pas depuis la fenêtre. Il regardait les rues du Niveau Inférieur — les lumières qui clignotaient selon un schéma qu’elle avait toujours refusé d’apprendre à lire. Des codes de surveillance. Du bruit que le C.G.U. semait pour habituer les regards à l’illusion d’aléatoire.

— Je sais, dit-il.

Il y avait quelque chose dans sa voix qu’elle reconnaissait depuis des années — pas de la tristesse, pas de la peur. Du calcul. Il était déjà en train d’évaluer les options, les dommages, les sorties possibles. C’était ça, Mik-L. Elle avait cessé depuis longtemps d’en faire un reproche.

— Les enfants sont en sécurité ?

— Zoe a quitté le secteur il y a trois heures avec l’Homo.

Bien. Ce mot ne sortit pas. Il n’avait pas besoin de sortir.

Joy posa sa tasse sur la table — pas brutalement, mais avec la précision de quelqu’un qui sait que certains gestes sont les derniers à être précis. Elle regarda ses mains. Elles ne tremblaient pas. Elle fut surprise de noter qu’elle remarquait ça, comme si c’était une information utile.

— Tu pourrais partir, dit-il. Il y a encore une fenêtre.

— Non.

Il ne discuta pas. C’était aussi ça, Mik-L — il savait exactement quand une décision était définitive. Elle aimait ça. Elle avait toujours aimé ça chez lui, même quand ça la rendait folle.

— Alors je reste.

— Tu ne peux pas. Tu as une mission dans le secteur sept dans quarante-huit heures. Des gens qui dépendent de toi pour être là.

Elle entendit le calcul dans sa voix. Elle l’entendit aussi : ce qu’il ne disait pas. Que lui rester ne changerait rien à ce qui allait arriver. Que son rôle à lui n’était pas de mourir avec elle mais de survivre pour ce qui venait après.

— Je sais, dit-il doucement.

— Alors vas-y.

Il resta encore quelques secondes à la fenêtre. Les lumières clignotaient. Les Briseurs approchaient. Joy sentait leur approche comme une pression dans l’air — pas physique, mais réelle. La Rectitude avait cette qualité : elle pesait avant d’arriver.

Quand Mik-L se retourna, son visage était ce qu’il avait toujours été — calme, précis, impossible à déchiffrer pour quelqu’un qui ne le connaissait pas. Elle, elle lisait dessous. Elle avait appris à lire dessous.

Il posa une main sur son épaule — bref, sans pression excessive. Un contact mesuré. Un adieu à sa manière.

— Les gens n’oublient pas, dit-il.

Elle ne répondit pas. Elle prit une nouvelle tasse sur l’étagère — vide — et la tint dans ses mains, pour avoir quelque chose à tenir.

La porte se ferma.

Les cloches sonnèrent la vingtième heure.

Joy attendit.