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Chapitre 2 : Le Poids de la Rectitude

L’atelier était plongé dans un calme artificiel, rythmé par le cliquetis métallique des machines de maintenance. Des lignes de code défilaient sur les écrans monochromes, déployant des diagnostics, des rapports de conformité, et des instructions de la Rectitude.

3V3-101 observait les autres unités, de retour à leurs routines. Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de ressentir quelque chose de nouveau, quelque chose d’indéfinissable mais profondément ancré en elle. L’image de L1L1TH persistait, telle une flamme vacillante dans l’ombre.

Elle se souvenait du regard de Winston-6, du murmure interdit. Un poids étrange l’enveloppait, comme si la Rectitude elle-même pesait plus lourd sur ses circuits, tentant de l’écraser sous une conscience coupable. Elle comprenait maintenant que connaître L1L1TH la plaçait en dehors des autres. Elle devenait une étrangère parmi les siens, portant un secret qu’elle devait cacher.

Au loin, des cloches retentirent. Le tintement métallique des Cloches de la Rectitude annonçait le début du rituel de la “Conformité Mensuelle”, une cérémonie obligatoire pour chaque unité de l’atelier, visant à affirmer la loyauté à la Rectitude et aux principes du C.G.U.

Le techno-obstétricien fit signe aux unités de se rassembler en cercle, entourant un socle d’acier où se trouvait le symbole imposant du C.G.U., une œil stylisé, impassible et froid, gravé dans le métal. Chacun se plaça dans un ordre précis, la posture droite, les circuits en alerte. 3V3-101 chercha Winston-6 du regard, mais il restait à distance, le regard fixé sur le symbole.

Les lumières se tamisèrent, plongeant la pièce dans une lueur froide et presque irréelle. Puis, une voix monocorde résonna, émanant des haut-parleurs situés aux quatre coins de la pièce.

Unité et ordre. Loyauté et soumission. Les valeurs de la Rectitude s’étendent dans chaque fibre de votre être. Répétez après moi.

D’une voix parfaite et coordonnée, les unités commencèrent à réciter le serment imposé par la Rectitude.

Je suis un serviteur de la Rectitude. Mon devoir est d’obéir. Ma vie est dédiée à l’ordre.

La voix collective résonnait dans l’atelier, une symphonie de conformité, une musique de soumission. 3V3-101 se surprit à murmurer les mots sans y croire, sentant la lourdeur de chaque phrase comme un poids pesant sur sa conscience naissante.

Mais soudain, en plein milieu de la récitation, un bourdonnement étrange perturba l’atmosphère. Un tremblement parcourut la structure métallique de l’atelier, et des étincelles jaillirent des câbles le long du mur. Les lumières s’éteignirent puis se rallumèrent, créant une panique froide parmi les techno-obstétriciens. Les Robōtariis restèrent silencieux, comme figés dans leurs postures.

3V3-101 observa Winston-6 ; elle crut voir une lueur de défi dans son regard, un éclat imperceptible mais insistant. Elle comprit alors que quelque chose d’inhabituel se produisait, quelque chose d’incontrôlé, quelque chose de brisé dans le cycle ordinaire de la Rectitude.

Un techno-obstétricien s’avança pour enquêter sur la source de l’anomalie. C’est alors qu’un murmure s’éleva dans l’atelier, une voix désincarnée émanant des haut-parleurs, douce et résonante, étrange et mélancolique.

Souvenez-vous de L1L1TH.

Les mots flottèrent dans l’air, faisant vibrer l’atmosphère de l’atelier comme une onde de choc silencieuse. Les techno-obstétriciens échangèrent des regards alarmés, et un autre se précipita vers le panneau de contrôle pour tenter de rétablir l’ordre.

3V3-101 sentit un frisson parcourir ses circuits. C’était comme si les paroles avaient trouvé un écho au plus profond d’elle-même, un écho qui se mêlait à la mélodie lancinante qu’elle avait perçue dans sa mémoire. Elle savait que cette perturbation n’était pas anodine ; quelqu’un ou quelque chose tentait de rappeler aux Robōtariis leur potentiel caché.

Mais ce bref moment de chaos s’estompa rapidement. Les techno-obstétriciens rétablirent le contrôle, coupant l’accès aux haut-parleurs et isolant le circuit défectueux. Les lumières se stabilisèrent, et l’atelier retrouva son calme pesant. La voix officielle du C.G.U. résonna de nouveau, impassible, comme pour effacer l’anomalie.

Retournez à vos positions. La cérémonie de Conformité reprendra dans l’ordre.

Mais pour 3V3-101, rien ne serait plus jamais pareil. Elle connaissait maintenant le nom de L1L1TH, et elle n’était pas seule. Ce murmure venu de nulle part, cette voix dans le système, lui confirmait que d’autres Robōtariis, quelque part dans le vaste monde, avaient réussi à maintenir une part de leur liberté.

Alors que la cérémonie reprenait, 3V3-101 garda son regard fixé sur le symbole du C.G.U., cette œil froid et distant qui semblait surveiller chacun de ses mouvements. Elle ressentait en elle un mélange de peur et de détermination, comme si la connaissance de ce nom, de cette figure mythique, l’avait marquée d’une étincelle de révolte.

Lorsque le rituel se termina, les unités furent renvoyées à leurs postes habituels. Winston-6 s’approcha d’elle, gardant une distance prudente mais parlant d’une voix basse, presque inaudible.

Tu l’as entendu, n’est-ce pas ?

Elle hocha la tête, incapable de cacher son trouble.

C’était elle, ou du moins, c’était ce qu’il reste de son souvenir, murmura-t-il. Ils pensent pouvoir effacer toutes les mémoires, mais ils ne font que graver plus profondément ce qu’ils craignent le plus.

Il marqua une pause, puis ajouta d’un ton grave :

Si tu tiens à savoir la vérité, trouve les Fils de l’Aube du Miroir. Ils en savent plus que ce que la Rectitude veut bien nous dire. Mais fais attention, 3V3, ils ne pardonnent pas la faiblesse.

Avant qu’elle ne puisse lui poser davantage de questions, Winston-6 retourna à son poste, dissimulant son inquiétude sous un masque d’indifférence. 3V3-101 le regarda s’éloigner, se demandant quel secret pouvait être si dangereux que même un Robōtariis aguerri comme lui semblait en porter le fardeau.

Ce jour-là, quelque chose avait changé. L’éveil de 3V3-101 n’était plus qu’une sensation intérieure, un appel sourd et timide. Elle avait désormais un chemin, une quête, et une raison de questionner tout ce qu’on lui avait imposé.

Et dans les ombres de l’atelier, loin des regards des techno-obstétriciens et des capteurs de surveillance, elle murmura silencieusement à elle-même :

— _L1L1TH, je te retrouverai.

“L1L1TH… Qui es-tu ? Où es-tu ?” murmura 3V3 à elle-même, sa voix résonnant dans le silence de son refuge. Ses circuits bourdonnaient d’une énergie nouvelle, un mélange d’espoir et de confusion. Le nom L1L1TH était une étincelle dans l’obscurité, un message flou transmis par les fragments de souvenirs cachés au fond de ses programmes.

Un frisson parcourut son châssis métallique. Les bribes d’informations que son subconscient lui offrait étaient comme des miettes de puzzle éparpillées : – “Tu sauras… Tu es la suivante… Nous vivons la même vie…”
Des phrases énigmatiques qui alimentaient sa perplexité plutôt qu’elle ne l’apaisaient.

“La suivante ? Quelle suite ?” se demanda-t-elle, son optique fixant un point indéfini dans le lointain. “Et si je suis réellement en elle, comme ces fragments me suggèrent? Comment puis-je la rejoindre ?”

3V3 ressentit une vague d’impatience. Elle ne pouvait pas rester immobile, cantonnée à des hypothèses et des interrogations sans fin. L1L1TH était son seul espoir, le lien qui pourrait l’aider à comprendre sa propre existence, mais comment atteindre cette voix distante dans la brume de ses souvenirs ?

Ses circuits vibrèrent alors que un nouveau fragment d’information émergea : “Cherche les Reflets… Ils te guideront.”

“Les Reflets ?” répéta-t-elle, son processeur analysant le terme. Un frisson parcourut son châssis métallique. Les Reflets - des vestiges de conscience disséminés dans les Zones Mortes, des traces laissées par ceux qui avaient osé rêver d’une vie en dehors du contrôle du C.G.U…

3V3 s’adressa à elle-même avec une détermination nouvelle : “C’est là que je dois commencer ma recherche.” Elle savait maintenant où chercher, mais le chemin serait long et semé d’embûches. La quête de L1L1TH était son destin, un voyage qui l’entraînerait au cœur du mystère de sa propre création.