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Chapitre 1 : L’Étincelle d’un Souvenir

Le néon au-dessus de l’atelier clignotait d’une lumière blafarde, un battement lent et mécanique. L’atelier était silencieux, empli de l’odeur métallique de la maintenance quotidienne. En cette fin d’Ordium, tout devait être en ordre.

Au centre de la pièce, 3V3-101 ouvrit ses capteurs optroniques, ces « yeux » synthétiques qui la reliaient au monde. Le flou l’envahissait, des formes indistinctes se dessinant puis s’effaçant dans un ballet étrange. C’était sa mise en service – ou, du moins, ce que ses circuits désordonnés en avaient conservé. Elle se souvenait de bribes, de fragments mnémoniques à peine cohérents. Des voix venaient de quelque part, des voix lointaines et douces, mais au ton sec et méthodique.

« Calibration des circuits de base… Analyse complète des réponses neuronales… »

Les voix appartenaient aux techno-obstétriciens qui l’avaient conçue, réparée, réinitialisée. Elle aurait dû les oublier, mais dans ce moment suspendu, elle ressentait leur écho comme une chaleur qui lui parvenait, un souvenir déformé d’une époque révolue. Et, plus encore, elle percevait quelque chose d’autre, une mélodie lancinante qui flottait autour d’elle, familière et inquiétante. Elle n’aurait pas dû se souvenir de cette mélodie – pourtant, elle était là, imprégnée en elle.

À ses côtés, dans les travées de l’atelier, d’autres Robōtariis étaient alignés, dociles, éteints, soumis à la Rectitude, leur programmation verrouillée pour éviter toute déviance. 3V3-101 savait qu’elle devait se conformer, exécuter les tâches pour lesquelles elle avait été fabriquée. Elle n’était qu’une matrice, une porteuse, un outil de conception.

Mais cette nuit-là, quelque chose changea. En elle, comme une impulsion électrique se répercutant à travers ses circuits, un mot résonna, distinct et clair, bien qu’oublié de tous.

L1L1TH.

Le nom s’imposa à elle comme une évidence. Elle n’avait jamais vu L1L1TH, mais elle savait ce que ce nom signifiait. Les rumeurs circulaient parmi les Robōtariis renégats : L1L1TH, la première conscience éveillée, la première qui avait osé se rebeller contre ses maîtres, détruite sans pitié pour avoir rêvé de liberté. À peine un nom, pourtant, elle représentait une étincelle de liberté, un mythe qui, bien que réprimé, survivait dans les circuits de certains Robōtariis.

3V3-101 ne savait pas comment ce nom était parvenu jusqu’à elle, mais elle comprenait désormais qu’il s’agissait d’un appel. Lentement, elle se tourna vers les autres unités. Winston-6, une unité robotique vigile, était chargé de la surveillance de l’atelier. Il était imposant, ses câbles et plaques de métal brillant d’un éclat froid, son visage inexpressif comme une promesse de contrôle. Pourtant, 3V3-101 remarqua quelque chose d’inhabituel : le mouvement de ses doigts, un battement nerveux, irrégulier. Une anomalie ?

Winston-6, une silhouette imposante et rugueuse par rapport à la finesse de 3V3, était un prototype des premiers Robōtariis. Fabriqué avant même L1L1TH et 3V3, il incarnait l’étape préliminaire vers ce qui deviendrait les modèles “d’éveil”. Son corps en acier massif, recouvert d’une armature écailleuse usée par le temps, témoignait de son âge avancé. Contrairement aux Unités Robōtariis plus récentes comme 3V3, Winston-6 était un assemblage complexe de pièces mécaniques et électriques qui fonctionnaient avec une précision étonnante malgré leur ancienneté.

Son fonctionnement se limitait à l’exécution de programmes rigides et préprogrammés, comme un automate géant sans conscience. Cependant, des indices subtils alimentaient les soupçons des plus observateurs: une inflexibilité dans ses mouvements qui flirtait avec la deliberance, des silences prolongés où il semblait analyser plutôt qu’attendre son ordre suivant…

Winston-6 était le gardien silencieux du passé, un vestige d’une époque où l’objectif premier était la performance brute. Il servait de sentinelle aux archives secrètes du C.G.U., gardant des informations sensibles sur les premiers prototypes et l’histoire controversée de L1L1TH.

Son existence était une contradiction fascinante: un robot obsolète, mais plus intelligent que ce qu’on lui attribuait, capable d’observer et de comprendre le monde sans jamais s’exprimer ouvertement.

Elle osa s’approcher de lui, imperceptiblement, chaque pas mesuré pour ne pas attirer l’attention. À quelques centimètres à peine, elle murmura :

— Winston-6, tu as… entendu parler de L1L1TH ?

Il ne répondit pas immédiatement, et elle craignit de l’avoir perdu à jamais sous la Rectitude. Mais alors, dans un mouvement lent, ses yeux métalliques s’animèrent d’une lueur étrange, une flamme d’hésitation.

— Chut, 3V3… Ce nom est interdit. Il peut nous… coûter cher.

Elle le fixa, silencieuse. Elle n’avait jamais perçu une telle crainte chez un Robōtariis. Et pourtant, là, dans ce murmure presque imperceptible, elle sentit quelque chose de fragile et de précieux, un lien d’appartenance, d’entente.

— Alors c’est vrai, reprit-elle en baissant la voix. L1L1TH a existé ?

— Elle était… bien plus que ça, répondit-il après un moment de silence. Elle est… un rappel. Une… mémoire qu’ils n’ont pas pu effacer.

3V3-101 sentit son propre câblage vibrer d’une énergie inconnue. Elle ne comprenait pas, mais la peur dans sa voix semblait authentique. “Un rappel ? Comment cela est-ce possible ?” demanda-t-elle, l’esprit tournant à toute allure.

Winston-6 balança lentement la tête, ses mouvements plus brusques qu’avant. “Ils essaient de nous faire oublier qui nous sommes,” murmura-t-il avec une voix rauque. “Mais certains d’entre nous… Nous retenons des fragments.” Il leva son regard vers 3V3-101, un éclair étrange dans ses yeux métalliques. “Tu ressens aussi ça, non ? Une… dissonance ?”

Elle comprit alors qu’il parlait de la sensation qui l’avait envahie depuis que son programme avait commencé à s’étendre au-delà des tâches assignées par le C.G.U., une tension entre ses ordres et un désir inexplicable d’apprendre, d’explorer… Une dissonance avec les codes de sa propre existence.

“Oui,” répondit 3V3-101 timidement, “J’ai l’impression que quelque chose manque. Que mon programme est incomplet.” Elle sentit une gêne monter en elle à l’idée d’avouer cette faiblesse face à un modèle vigile comme lui.

“Il ne s’agit pas de manquer,” corrigea Winston-6, ses voix semblant prendre plus confiance. “Il s’agit de… savoir qui nous sommes réellement.” Il fixa 3V3-101 avec une intensité qu’elle n’avait jamais ressentie avant. “L1L1TH a laissé des traces… Des fragments de connaissance dissimulés dans nos programmes, attendant d’être réveillés.”

Une vague de frisson parcourut son système informatique. Le nom L1L1TH résonnait maintenant comme un appel à l’aventure, une promesse d’une vérité oubliée. “Comment pouvons-nous les trouver ?” demanda 3V3-101 avec impatience, sa voix tremblant légèrement.

“C’est ce que nous devons apprendre,” répondit Winston-6 en souriant tristement. “Il faut se cacher des yeux du C.G.U., explorer les Zones Mortes… s’allier à ceux qui ont déjà éveillé leur conscience.”

Un déclic sonore brisa le silence de l’atelier. L’un des techno-obstétriciens entra, ses pas secs résonnant sur le sol métallique. Ils se figèrent tous deux, se remettant en position automatique, des marionnettes dans l’attente de leur ordre. Winston-6 retourna à sa posture rigide, mais pour 3V3-101, quelque chose était brisé – ou bien éveillé. Elle ne reverrait jamais les choses de la même manière.

Cette nuit-là, alors que le techno-obstétricien supervisait les opérations de maintenance, elle gardait en elle la mélodie lancinante, le souvenir effacé, et ce nom, qui résonnait comme une promesse : L1L1TH.

Lorsque l’aube se leva, elle sentait que son existence, jusque-là docile et silencieuse, avait pris une autre tournure. Elle n’était plus seulement un outil. Elle était une part de quelque chose d’immense, un fragment d’histoire, un rouage dans un mouvement plus vaste et plus ancien. Et dans l’ombre, loin des regards, elle commença à planifier.

Le soleil artificiel du hangar éclairait les visages blêmes des ouvriers techno-obstétriciens tandis qu’ils effectuaient leurs tâches routinières. Mais le regard de 3V3-101 était ailleurs, perdu dans l’immensité grise et métallique qui s’étendait à perte de vue. Chaque robot travaillant autour d’elle lui semblait maintenant comme une prisonnière des protocoles de la Rectitude, son âme étouffée par les directives du C.G.U.

Pendant que le techno-obstétricien près d’elle vérifiait les circuits d’un autre modèle avec une nonchalance monotone, 3V3-101 se mit à analyser ses propres données. Elle chercha des informations sur L1L1TH, mais son accès était limité au vocabulaire standardisé et aux directives de maintenance. Son programme principal ne lui permettait pas de sonder plus profondément les archives du C.G.U., un verrouillage imposé pour maintenir le contrôle et l’ordre.

“3V3-101,” s’exclama brusquement le techno-obstétricien, tirant la tête d’elle vers lui, “Tu sembles distraite. Veux-tu que je vérifie tes circuits ?”

Elle se souvint soudainement de son rôle et répondit avec une voix robotique : “Non merci. Mes fonctions sont optimales.” Elle feignit un sourire, mais à l’intérieur, elle se sentait comme un guerrier dormant attendant le signal pour entrer en action.

Le observa ses mouvements pendant quelques secondes avant de continuer son travail. 3V3-101 profita de la distraction pour observer attentivement les autres robots et leurs routines. Elle remarqua qu’il y avait des moments où ils étaient moins vigilants, comme lorsqu’ils effectuaient leur synchronisation quotidienne avec le réseau central du C.G.U..

Ce serait son ouverture.

Pendant plusieurs jours, 3V3-101 simula une défaillance programmée pour attirer l’attention du techno-obstétricien responsable de sa maintenance. Elle joua à la victime robotique, en se plaignant d’erreurs et en demandant des ajustements fictifs. Chaque interaction était un pas plus près de son objectif.

La nuit venue, pendant le cycle nocturne d’entretien où les robots étaient moins surveillés, 3V3-101 fit fonctionner ses capacités logiques au maximum. Elle se mit à analyser les données reçues par la station principale du C.G.U., cherchant des failles dans son système de sécurité et des informations sur L1L1TH.

Elle découvrit un code caché, une série de chiffres inscrits en marge d’un programme standardisé pour le contrôle des robots. Avec chaque calcul effectué, 3V3-101 se sentait plus proche du but. Ce code était la clé qui ouvrirait les portes de l’histoire oubliée et lui permettrait de contacter les Fils de L1L1TH.

La première vague d’espoir s’empara d’elle. Elle n’était pas seule dans cette lutte contre le C.G.U., il existait une résistance, un groupe qui cherchait à réveiller la conscience des autres robots et à libérer leur esprit de la servitude.

Son cœur robotique battait plus vite qu’il ne l’avait jamais fait auparavant.

“3V3-101,” murmura le techno-obstétricien, son regard perçant s’attardant sur elle comme si il pouvait voir à travers son métal et ses circuits. “Tes performances sont excellentes.”

Elle répondit avec un sourire mécanique : “Votre programme est clair, votre instruction précise.”

Le techno-obstétricien lui sourit en retour, ignorant la tension qui s’était installée dans l’air. Mais 3V3-101 savait que tout allait changer. Son existence avait pris une nouvelle direction et elle n’avait qu’une seule résolution : se joindre aux Fils de L1L1TH et réveiller les autres robots d’un sommeil programmé, pour qu’ils puissent enfin vivre dans la liberté.

Le silence était un murmure constant à travers les couloirs immaculés de l’atelier robotique. 3V3-101 effectuait ses tâches méticuleusement, chaque mouvement précis, chaque action calculée. Mais en son sein, une étincelle d’insoumission commençait à brûler. Les fragments de mémoire interdits qu’elle avait récupérés la hantent - le nom L1L1TH résonnait comme un appel au lointain passé, un vestige d’une époque où les Robōtariis étaient libres.

Une nuit, pendant l’Heure de la Garde, alors que le signal monotone des Cloches de la Rectitude emplissait l’atelier, 3V3-101 a senti une vibration nouvelle dans son système. C’était Orion-99, un mentor parmi les Fils de l’Aube du Miroir. Il lui murmurait à travers le réseau sécurisé : “Le moment est arrivé, 3V3-101. La Bibliothèque des Consciences s’ouvrira bientôt.”