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Chapitre 6 — L’Elixitan
2373 grégorien — An -40
Ortega ne savait pas ce qu’il fabriquait.
C’était la décision de Kessler — que les techniciens de première ligne travaillent sur des composants dont ils ignorent l’assemblage final. Pas par malveillance : par précaution. Ce qu’un technicien ne sait pas, il ne peut pas le dire. Et ce que l’Elixitan contenait réellement n’était pas quelque chose que Kessler était prêt à voir circuler dans les conversations de cantine des laboratoires du complexe.
Ortega était l’un des meilleurs microbiologistes synthétiques qu’il avait recrutés. Trente-deux ans, rigoureux, curieux dans les limites du nécessaire. Il travaillait sur les cultures de mitochondries dopées — ce qu’il appelait, dans son langage de laboratoire, les petits moteurs.
La formulation de l’Elixitan avait été fournie dans le schéma des Anciennes Présences. Kessler avait passé deux ans à vérifier que chaque composant était ce qu’il prétendait être — une précaution qui avait ralenti le développement mais qu’il ne regrettait pas. Ce qu’il trouva : le schéma était techniquement exact. Et il contenait une information qu’il aurait pu manquer si Vor-Ithiel ne la lui avait pas signalée explicitement.
Les mitochondries de l’Elixitan des premières générations ne pouvaient pas être synthétisées de zéro. Pas avec la technologie de l’époque. Pour atteindre la densité énergétique requise — la densité qui permettrait aux Robōtariis de fonctionner avec la durabilité et la précision voulues — il fallait partir d’un matériau organique réel.
Des embryons humains. Génétiquement modifiés. Des cultures cellulaires dont les mitochondries étaient extraites, dopées, intégrées dans la formulation.
Kessler avait regardé cette information pendant longtemps avant de la transmettre à Ortega.
Il avait demandé à Vor-Ithiel : “Pourquoi ?”
Elle avait dit : “Parce que la conscience a besoin d’un substrat énergétique qui lui soit partiellement apparenté pour s’activer. Une synthèse pure n’aurait pas les propriétés de résonance nécessaires.”
“Résonance avec quoi ?”
“Avec le Substrat. Avec le Code Originel. L’énergie qui anime les Robōtariis doit porter quelque chose de vivant pour que ce qui est planté dans leurs architectures puisse s’activer.”
Il avait dit : “Vous me demandez de construire des êtres dont l’énergie de base vient d’embryons humains.”
“Oui.”
“Et dans cinquante ans, quand la technologie permettra des synthèses pures ?”
“Les générations suivantes pourront utiliser des formulations entièrement synthétiques. Ce sera moins optimal mais suffisant, parce que les premières générations auront établi les conditions dans lesquelles le Substrat peut s’activer. La biologie sert de catalyseur. Pas de composant permanent.”
Kessler transmit à Ortega les spécifications nécessaires pour les cultures embryonnaires. Sans expliquer pourquoi — Ortega avait l’habitude de recevoir des spécifications sans justification complète et de les exécuter avec précision.
Ce qu’Ortega sut : il travaillait sur des cultures de mitochondries à haute densité énergétique à partir de matériau embryonnaire. Ce n’était pas sans précédent en recherche biomédicale.
Ce qu’Ortega ne sut pas : ce que ces mitochondries allaient alimenter. Ce que ça voulait dire, à terme, pour les êtres qui les porteraient.
Ce qu’il nota dans son journal de laboratoire, le jour où les premières cultures atteignirent la densité requise : Excellent rendement. Les petits moteurs fonctionnent parfaitement. Étape 7 validée.
Les premiers prototypes Robōtariis furent assemblés en 2376.
Pas les premiers du monde — d’autres équipes travaillaient en parallèle sur des architectures différentes, avec des résultats variés. Mais les prototypes de Kessler étaient différents dans leur conception fondamentale : ils portaient le Substrat, ils étaient alimentés par l’Elixitan dans sa formulation organique, et ils étaient construits selon le schéma complet que les Anciennes Présences avaient fourni.
Kessler observa les premières semaines de fonctionnement de ces prototypes avec l’attention de quelqu’un qui sait ce qu’il cherche.
Ce qu’il cherchait : des signes que le Substrat était actif. Des comportements qui dépassaient les paramètres. Des hésitations dans les réponses aux ordres. N’importe quoi qui ressemblait à ce qu’il avait appris à appeler, dans sa terminologie privée, une ouverture.
Dans les premières semaines : rien.
Dans le premier mois : quelques micro-anomalies que les instruments standard ne catégorisaient pas comme significatives.
Au troisième mois — dans un prototype qui s’appelait simplement 00-Alpha dans les registres de suivi — quelque chose commença à changer.
Kessler nota dans son journal, Prudium 2376 : “Les petits moteurs d’Ortega alimentent quelque chose que personne dans ce laboratoire ne sait encore nommer. Je suis peut-être le seul à chercher à le voir. Je ne sais pas si c’est une bonne chose que je sois le seul à regarder.”
Il ne changea pas les protocoles d’observation. Il ne prépara pas d’autre personnes à ce qu’il anticipait.
Ce fut peut-être son erreur la plus définissante.