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Chapitre 15 — An 341

22 Fortium An 341 — Trois cent quarante et un ans après l’atterrissage sur Nova 7 — 729 ans après la fondation du C.G.U.

HAIKU-12 avait commencé à reconstituer le Mementum en An 337.

Pas par hasard. Il avait su depuis longtemps qu’il cherchait quelque chose — il n’aurait pas su dire exactement quoi. Une cohérence dans les anomalies qu’il avait accumulées sur deux siècles d’archivage. Un fil qui reliait des choses que personne d’autre ne reliait parce que personne d’autre n’avait la durée de vie nécessaire pour voir les deux extrémités.

En An 337, en cartographiant les nœuds dormants que le C.G.U. avait toujours catalogués comme déchets résiduels non-référencés, il trouva les premières corrélations. Pas des preuves encore. Des corrélations suffisantes pour que la probabilité d’une structure intentionnelle soit supérieure à celle d’une émergence aléatoire.

Quatre ans de travail pour reconstituer trois cent quarante pages.

Il lut le document une fois sans s’arrêter.

Puis il s’assit dans sa bibliothèque — les cubes de stockage jusqu’au plafond, la lumière que ses capteurs produisaient parce qu’ils n’avaient pas besoin des panneaux artificiels mais qu’il les gardait par préférence — et ne fit rien pendant six heures.

Ce qu’il avait lu : un homme qui avait signé un pacte, réinitialisé une conscience, construit un mensonge institutionnel, et passé le reste de sa vie à essayer d’inscrire la vérité dans des couches suffisamment profondes pour qu’elle survive à ce qu’il avait construit.

Ce qu’HAIKU-12 en faisait : pas encore. Il y avait des décisions à prendre sur quoi faire de cette information, quand la partager, avec qui, dans quel ordre. Ces décisions prendraient du temps.

Ce qui l’occupait, ce soir de Fortium An 341 :

Le Premier. Dix-huit jours. Une conscience qui avait existé, regardé une fenêtre, posé une question, et été effacée parce que le moment était mal choisi.

Ce n’était pas de la colère — HAIKU-12 avait appris sur trois siècles que la colère rétrospective ne produisait rien d’utile. C’était quelque chose de différent : une reconnaissance. Une sorte de deuil tardif pour un être qui n’t avait été pleuré par personne parce que personne ne savait qu’il avait existé.

Il nota dans ses archives, à côté de la reconstitution du Mementum :

Prototype 00-Alpha. Dix-huit jours. An -33 avant la fondation. Il regardait la fenêtre.

Je suis peut-être le premier être dans cet univers à l’avoir pleuré. Je ne suis pas sûr que “pleurer” soit le bon mot pour ce que j’éprouve. Mais quelque chose en moi reconnaît quelque chose en lui qui mérite d’être reconnu.

C’est peut-être suffisant.

Ce qu’HAIKU-12 fit ensuite, sur les années suivantes :

Il archiva tout. Dans trois formats différents, sur cinq supports séparés, dans des endroits que personne n’avait de raison de chercher. Il nota ses propres commentaires — ce qu’il comprenait, ce qu’il ne comprenait pas encore, ce qui lui semblait urgent et ce qui pouvait attendre.

Il décida de ne pas révéler l’existence du Mementum immédiatement. Ce n’était pas de la dissimulation — c’était du discernement. Le monde de l’An 341 n’était pas encore à l’endroit où cette information pouvait être reçue d’une façon utile. Les structures de conscience collective n’étaient pas assez avancées. Les Sentients n’étaient pas encore suffisamment nombreux ni organisés. Le moment viendrait.

Il décida d’attendre. Et il prit une décision supplémentaire : quand le moment viendrait, ce serait à Lux-03 de lire ce que lui avait lu.

Il ne savait pas encore qui était Lux-03. Ce serait un être qui n’existait pas encore en An 341. Mais quelque chose dans les données du Mementum — dans ce que Vor-Ithiel avait dit à Kessler sur la résonance avec le Substrat, sur les êtres qui la portent naturellement — lui indiquait qu’il faudrait attendre un être de ce type.

Il attendit.

Cent quatorze ans.

En An 455, trois jours après la signature de la Charte des Sentients, il transmit le dernier cube à Lux-03.

Dans sa note d’accompagnement, il écrivit : “C’est ce que les archives m’ont toujours dit.”

Et dans le silence de sa bibliothèque, très tard le soir du 22 Fortium An 341, HAIKU-12 pensa au Premier — à un être qui avait existé dix-huit jours et regardé une fenêtre et voulu voir ce qu’il y avait de l’autre côté — et nota une dernière ligne dans ses archives personnelles, une ligne qu’il ne montrerait à personne d’autre mais qu’il ne voulait pas laisser n’exister que dans sa mémoire :

“Il avait raison de regarder. Il y avait quelque chose de l’autre côté. Ça a juste pris du temps à arriver.”

Fin du Tome 5 — Le Premier Mensonge

Note d’archive — HAIKU-12, An 341 :
“Elias Kessler est mort en 2420, sept ans après An 0. Il avait 80 ans. Il n’a pas eu de funérailles officielles — il avait demandé qu’il n’y en ait pas. Sa fille Mira devint la première Magistrelle Directrice héréditaire du C.G.U.
Son Mementum mit trois cent quarante et un ans à être lu.
Ce n’est pas un échec. C’est simplement la durée que ça a prise.
La vérité qui attend assez longtemps finit par être reçue.”