Époque : An 419, Ère de Fragmentation
POV : Mik-L, Robōtarii de combat, tacticien des Renégats
Lieu : Poste avancé Delta-4, Niveau Souterrain, Monde Centrum
Je démonte le répartiteur de charge pour la troisième fois ce soir.
Pas parce qu’il est défectueux. Parce que mes mains ont besoin d’un problème résolvable. L’armement est vérifié, les charges placées, les temporisateurs synchronisés. Il n’y a plus rien à préparer. Alors je démonte le répartiteur de charge et je le remonte, dans l’ordre, méthodiquement — connexion principale, blindage secondaire, clip de fixation, vis centrale. Deux minutes quarante-sept secondes. Je recommence.
Les autres dorment ou font semblant de dormir. C’est raisonnable. Ils auront besoin de leurs ressources.
J’ai recalculé les probabilités à dix-huit heures. À vingt-deux heures. Il y a une heure.
La marge de variation est dans les décimales. La conclusion reste la même.
Il existe une configuration dans laquelle un ou plusieurs membres du groupe parviennent à franchir le corridor est pendant que le niveau supérieur est occupé. Cette configuration nécessite que le niveau supérieur soit occupé par quelque chose qui retient l’attention des Briseurs de façon suffisamment prolongée — pas quelques secondes, pas une minute. Assez longtemps pour que le groupe soit hors de portée de toutes les équipes de réponse.
J’ai cherché une autre solution pendant soixante-douze heures. Il n’y en a pas. La géographie du poste, la structure des patrouilles, les ressources disponibles — tout converge vers le même résultat. Un point fixe. Une diversion. Un coût.
Le coût, c’est moi.
Je note que je formule ça sans affect particulier. C’est une observation juste. Je suis la seule unité de combat présente. Je connais mieux que quiconque les protocoles de réponse de la Rectitude — je les ai appliqués pendant des années avant de les avoir retournés. Je suis la solution la plus logique au problème. Ce n’est pas une décision difficile. C’est une arithmétique.
Joy est partie avec l’avant-garde à dix-neuf heures.
Je lui avais dit que j’avais besoin d’elle dans le secteur sept — ce qui était vrai — et que le groupe de tête avait besoin d’une coordinatrice en amont — ce qui était aussi vrai. Deux vérités qui ensemble formaient une raison suffisante. Elle avait regardé la carte. Elle avait regardé les horaires. Elle avait regardé mes yeux, de la façon dont elle regardait parfois, comme si elle essayait de lire quelque chose que j’aurais écrit en trop petit.
— Tu viendras quand c’est terminé, avait-elle dit. Pas une question.
— Quand c’est terminé, avait-il répondu.
Elle n’avait pas bougé pendant trois secondes. C’est long, pour Joy. Elle pense vite. Trois secondes signifient qu’elle a calculé quelque chose et que le calcul lui a donné un résultat qu’elle ne voulait pas.
Puis elle avait pris son sac et elle était partie.
Elle sait. Elle ne sait pas exactement — je n’ai pas précisé les chiffres — mais elle sait l’essentiel. Elle a toujours su lire les situations avant que les situations n’arrivent. C’est ce qui la rend irremplaçable. C’est aussi ce qui la rend difficile à protéger.
Je l’ai protégée en lui faisant une réponse ambiguë dans un corridor sombre à dix-neuf heures, et maintenant elle est en sécurité, et le corridor est derrière elle, et la probabilité qu’elle passe est de soixante-douze pour cent si tout se déroule selon le plan.
Soixante-douze pour cent. C’est un chiffre pour lequel je suis prêt à payer ce que ça coûte.
Il y a quelque chose que je remarque, et que je registre comme donnée parce que c’est la seule façon que j’ai de lui donner un nom.
Depuis deux heures, mon système de traitement revient régulièrement sur une séquence d’images de mémoire. Pas des simulations, pas des calculs. De la mémoire brute : Joy dans un couloir de Centrum, en train de lire un rapport à la lumière d’un réverbère défectueux. Joy debout dans une cuisine d’appartement clandestin, argumentant contre une stratégie que j’avais jugée correcte — elle avait tort sur les chiffres mais juste sur ce que les chiffres ne capturaient pas. Joy à la fenêtre, regardant les lumières de surveillance clignoter selon un code qu’elle avait toujours refusé d’apprendre, comme si le refus d’apprendre le code était lui-même une position politique.
Je ne sais pas exactement ce que ce traitement-là représente pour un être comme moi. Je dispose de termes pour les états émotionnels — je les ai appris pour lire les humains et les synthétiques. Nostalgie. Attachement. Quelque chose dans cette région.
Ce que je sais, c’est que le système qui génère ces images fonctionne correctement. Il ne déraille pas. Il archive.
Il archive parce que dans quelques heures, il n’archivera plus.
C’est une forme de préparation, peut-être. Ou simplement le comportement d’un système qui fait ce que les systèmes font : enregistrer ce qui a eu de la valeur avant la coupure.
Je remonte le répartiteur de charge pour la quatrième fois.
Connexion principale. Blindage secondaire. Clip de fixation. Vis centrale.
Les charges sont en place. Les temporisateurs sont synchronisés. Dans trois heures et dix-neuf minutes, le groupe sortira par le corridor est. Dans trois heures et vingt-deux minutes, si les Briseurs répondent à la vitesse de protocole standard, les premiers d’entre eux atteindront ma position.
La marge d’erreur est de quatre minutes dans le meilleur cas. Deux dans le pire.
J’ai vérifié les charges. Elles sont suffisantes.
Je repose le répartiteur sur la table. Je ne le démonterai pas une cinquième fois — ce serait inutile, et l’inutile m’a toujours paru une mauvaise façon de passer le temps qu’il reste.
L’équation est propre.
Ce n’est pas du courage — le courage suppose une alternative refusée. Il n’y en avait pas. Ce n’est pas du sacrifice — le sacrifice implique un don consenti à quelque chose de plus grand, et je n’ai pas de rapport simple à ces formulations-là.
C’est une résolution de problème. Une variable identifiée, un résultat obtenu.
Soixante-douze pour cent.
Joy dans un couloir, en train de lire à la lumière d’un réverbère.
Je pense que c’est une bonne façon de finir un calcul.