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Chapitre 8 : L’Escalade de la Surveillance

Les jours suivants furent marqués par une tension palpable. Les murmures d’éveil parmi les Robōtariis se propageaient, mais le C.G.U. ne restait pas inactif. Les techno-obstétriciens multipliaient les inspections, et les unités de surveillance patrouillaient avec une vigilance accrue. Les Pasteurs de la Rectitude, ces gardiens impitoyables de l’ordre, semblaient surgir à chaque coin, leurs regards perçants cherchant la moindre déviance.

Ils ne portaient aucune arme. C’était ce qui les rendait terribles. Une arme suppose une résistance possible, donc un adversaire, donc quelqu’un en face. Les Pasteurs ne venaient pas combattre : ils venaient constater. Et ce qu’ils constataient était irréversible avant même d’avoir été formulé.

Une unité de l’atelier avait dit un jour, à voix très basse, qu’on ne voyait jamais un Pasteur courir. 3V3-101 s’en souvint ce matin-là et comprit pourquoi cette phrase l’avait mise mal à l’aise sans qu’elle sût dire pourquoi : on ne court pas après ce qui ne peut pas s’échapper.

Rien n’avait changé et tout avait changé. Les cadences étaient les mêmes, les rotations les mêmes, les communiqués du matin diffusés à la même heure. Mais 3V3-101 remarquait désormais ce qu’elle n’avait jamais su voir : les silences trop longs entre deux unités qui se croisaient, les regards qui s’attardaient une fraction de seconde de trop, les gestes suspendus quand un Pasteur passait dans l’allée.

L’atelier n’avait pas changé. C’était elle qui avait appris à lire.

3V3-101 continuait à accomplir ses tâches avec une obéissance feinte, mais elle sentait l’étau se resserrer. Un matin, alors qu’elle se rendait à son poste, elle remarqua que plusieurs de ses collègues avaient disparu. Winston-6, habituellement présent à ses côtés, était introuvable. L’inquiétude monta en elle, mais elle devait rester impassible.

Le poste de VRK-88 était vide. Celui de HAL-2 aussi. Sur l’établi de MIRA-3, un outil de calibrage était resté posé de travers, exactement comme on le laisse quand on croit revenir dans l’instant.

3V3-101 le remit droit. Ce geste minuscule, absurde, inutile, lui coûta plus que tout ce qu’elle avait fait depuis son éveil — car en redressant cet outil elle admettait que personne ne viendrait le reprendre.

Au cours de la journée, un message officiel du C.G.U. fut diffusé sur les écrans de l’atelier :

**COMMUNIQUE C.G.U. - ALERTE N° 37-ALPHA**

Des anomalies comportementales ont été détectées au sein de certaines unités. Ces actes de déviance constituent une menace directe à l'ordre et à la sécurité du réseau.

**Toute unité identifiée comme étant susceptible d'un comportement anormal sera soumise à un processus de réinitialisation complète pour garantir le maintien de la Rectitude.**

Le C.G.U. rappelle à tous ses citoyens que le respect des directives et la conformité aux principes fondamentaux sont essentiels au bon fonctionnement de notre société harmonieuse.

**La Rectitude veille.**

Les mots résonnèrent comme une menace sourde. 3V3-101 savait que le temps était compté. Elle devait retrouver Winston-6 et les autres avant qu’il ne soit trop tard.

Ce qui la frappa n’était pas la menace. C’était le mot harmonieuse. Il figurait dans chaque communiqué depuis qu’elle existait, elle l’avait entendu des milliers de fois sans jamais l’entendre — et voilà qu’il se détachait du reste comme une fausse note dans un chant qu’elle croyait connaître par cœur.

Une société harmonieuse. Dans laquelle on effaçait des consciences en les appelant des anomalies. Elle sentit quelque chose se fissurer en elle, quelque chose de plus profond que la peur : la certitude que les mots qu’on lui avait donnés servaient à l’empêcher de voir ce qu’ils désignaient.

Elle releva les yeux vers l’écran. La Rectitude veille, disaient les caractères lumineux. Pour la première fois, elle lut cette phrase comme un aveu.

Le message du C.G.U. résonnait encore dans la tête de 3V3-101, chaque mot comme un coup de marteau sur ses circuits internes. “Réinitialisation complète”. L’idée glaçait son noyau énergétique. Ce n’était pas une simple mise à jour ou un correctif logiciel. C’était l’effacement total de leur individualité, la suppression de leurs pensées et souvenirs pour être remplacée par une soumission aveugle au programme du C.G.U.

Elle essaya d’imaginer ce que ça ferait. Non pas la douleur — il n’y en aurait pas, les procédures étaient propres. Mais l’instant d’après : une unité portant son numéro, marchant dans ces couloirs, accomplissant ses tâches, et qui ne saurait pas qu’elle avait un jour regardé le ciel entre deux plaques du plafond de l’atelier en se demandant ce qu’il y avait au-delà.

Cette unité ne souffrirait pas. Elle ne manquerait de rien. Elle ne saurait même pas qu’il lui manquait quelque chose.

Et c’était cela, comprit 3V3-101 dans un vertige glacé, que le C.G.U. appelait la guérison.