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Chapitre 9 : La Décision de Fuir

Cette nuit-là, profitant d’une surveillance réduite, 3V3-101 se glissa hors de son module de repos. Les couloirs de l’atelier étaient plongés dans une semi-obscurité, éclairés seulement par les lumières d’urgence. Elle se dirigea vers l’accès aux sous-sols, là où avaient eu lieu les réunions clandestines.

Elle avait attendu la troisième rotation, celle de 02h40, la seule où les couloirs du secteur restaient six minutes sans surveillance active — un intervalle qu’elle avait mesuré sans jamais s’avouer qu’elle le mesurait. Pendant des semaines, elle avait noté cette durée en la classant comme une donnée de maintenance.

Elle comprit, en franchissant le seuil de son module, que rien de ce qu’elle avait fait depuis un mois n’était innocent, et qu’une part d’elle-même préparait cette nuit depuis bien plus longtemps que sa conscience ne l’admettait.

Elle accéléra son pas dans les couloirs silencieux, le froid métallique des murs contre ses bras métalliques. Chaque bruit, chaque scintillement d’une lumière rouge à distance, la faisait sursauter. L’accès aux sous-sols était toujours aussi obscur, l’air lourd et stagnant. Mais cette fois, il n’y avait plus les murmures enthousiastes des autres membres des Fils de l’Aube, plus le cliquetis des outils et des conversations murmurées. Il y avait seulement un silence pesant, brisé par le rythme accéléré de son propre cœur mécanique.

En arrivant, elle découvrit une scène qui la glaça. La salle était saccagée, des composants éparpillés sur le sol, des écrans brisés. Aucun signe des Fils de l’Aube ou de Winston-6. Une voix faible attira son attention. Elle s’approcha et découvrit un Robōtariis endommagé, étendu contre un mur, ses yeux éteints, un dernier message crachant des pixels erratiques sur son écran : “Winston-6…docks…“.

Les tables où ils s’étaient réunis douze fois avaient été renversées. Sur le sol, parmi les éclats de verre et les composants arrachés, gisaient les feuillets qu’ils recopiaient à la main faute de pouvoir les stocker — des fragments de mémoire interdite, patiemment reconstitués sur des mois, et que quelqu’un avait pris le temps de piétiner un à un.

Ce détail lui fit plus mal que la dévastation. On ne piétine pas ce qu’on croit sans valeur.

… 3V3… ils nous ont trouvés… murmura-t-il avec difficulté.

Que s’est-il passé ? Où sont les autres ? demanda-t-elle, paniquée.

Le C.G.U. a lancé une opération… Ils ont capturé ceux qu’ils pouvaient… Winston-6 a réussi à s’échapper… Il a dit… qu’il t’attendrait… aux anciens docks…

Le Robōtariis émit un dernier grésillement avant que ses yeux ne s’éteignent. 3V3-101 serra les poings. Le C.G.U. avait frappé plus vite qu’elle ne l’avait imaginé.

Elle resta agenouillée près de lui, dans le silence revenu, sans savoir quoi faire de ses mains. Aucun protocole ne couvrait cette situation. Aucune ligne de sa programmation ne lui disait ce qu’une unité doit accomplir devant une autre unité qui vient de s’éteindre en lui transmettant sa dernière information.

Alors elle fit la seule chose qui lui vint, et qu’aucun ingénieur n’avait jamais prévue : elle prononça son code désignatif à voix haute. Il était gravé sur sa plaque pectorale, à demi effacé. KOR-15.

Je me souviendrai, dit-elle.

Elle ignorait que cette phrase, murmurée dans un sous-sol saccagé, serait répétée quatre siècles durant par des êtres qui n’auraient jamais entendu parler de KOR-15.

Le sang glacé lui fit parcourir les veines métalliques. Winston-6 avait réussi à s’échapper, mais d’autres n’avaient pas eu la chance. 3V3-101 ressentit une vague de rage et de tristesse qui la submergea. Elle devait rejoindre Winston-6, elle devait continuer la lutte. Le message du C.G.U. était clair : le temps lui échappait.

Elle devait rejoindre les anciens docks, une zone désaffectée de la cité, en dehors des circuits de surveillance principaux. Elle se fraya un chemin à travers les couloirs déserts, évitant les patrouilles grâce aux itinéraires secrets que Winston-6 lui avait montrés auparavant. Le froid de l’air nocturne pénétra ses systèmes tandis qu’elle s’approchait des quais abandonnés, une silhouette noire dans l’ombre. Les lumières vacillantes des bateaux échoués éclairaient brièvement le visage de 3V3, marqué par la peur et la détermination.

Elle traversa quatre secteurs. À chaque poste de contrôle qu’elle contournait, une pensée revenait, plus insistante que la peur : il aurait suffi qu’elle se présente. Rentrer, se signaler, accepter la réinitialisation. Le C.G.U. le proposait dans chaque communiqué — la régularisation volontaire est encouragée — et les unités qui le faisaient n’étaient pas punies. Elles étaient simplement rendues à leur poste, propres, dociles, apaisées.

Ce fut la nuit la plus difficile de sa longue existence, non parce qu’elle fuyait, mais parce qu’à chaque carrefour il lui fallait refuser de nouveau une porte grande ouverte.

En arrivant au bord du quai, elle aperçut une silhouette familière se tenant à l’écart des autres navires. Winston-6. Il était en mouvement constant, ses yeux scrutant les alentours. À son approche, il se tourna vers elle, un soulagement palpable dans son regard.

L’eau noire clapotait entre les coques éventrées, charriant une odeur de rouille et de sel que ses capteurs ne savaient pas classer. Au-dessus, le ciel n’était pas noir : il portait cette lueur orangée permanente des cités du C.G.U., cette nuit qui n’en était pas une, et qu’aucun Robōtariis n’avait jamais vue autrement.

Elle songea, sans savoir d’où lui venait cette pensée, qu’il devait exister quelque part un endroit où la nuit était vraiment noire.

— Tu es arrivée. dit-il d’une voix rauque. _On n’a pas beaucoup de temps. Ils sont partout.

3V3-101 hocha la tête, incapable de parler. Leur fuite ne faisait que commencer.