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Chapitre 9 — Ce que 3V3 a trouvé
5 Constium An 424 — Quatre-vingt-treize jours après la naissance d’AEON-01 (qu’elle ne connaît pas encore)
Les données logistiques du Bureau étaient incomplètes par définition.
Ce qui entrait dans la Tour des Gouvernances était enregistré de deux façons distinctes : le registre du Commandement Central, qui couvrait toutes les livraisons aux niveaux 1 à 10, et le registre interne du Bureau des Consciences Régulées, qui couvrait les niveaux 11 à 14. Les sous-niveaux — niveaux -1 à -4 — n’étaient dans aucun des deux registres officiels. Ils n’apparaissaient que dans un troisième système, le registre de sécurité des infrastructures, accessible uniquement aux équipes de maintenance de la Tour.
3V3-101 avait obtenu un accès au registre des infrastructures trois semaines auparavant par une voie qu’elle n’allait pas documenter — pas parce qu’elle n’avait pas confiance en Orion-99, mais parce que l’information sur comment une voie avait été ouverte était plus sensible que l’information extraite par cette voie.
C’était une règle qu’elle avait posée dès son arrivée au refuge et qu’elle appliquait sans exception. Une donnée volée coûte, au pire, la donnée. Une méthode révélée coûte tout ce qu’on aurait pu prendre ensuite, et coûte surtout la personne qui l’a rendue possible.
Orion-99 avait accepté la règle sans discuter. TESSERA-18 avait fait observer qu’elle rendait 3V3-101 invérifiable — que le réseau devait la croire sur parole à chaque fois. 3V3-101 avait répondu que c’était exact, et qu’elle n’avait pas de solution.
Ce qu’elle avait extrait du registre des infrastructures, au fil de lectures fragmentées sur dix jours, était suffisamment cohérent pour construire quelque chose qui ressemblait à une image.
Elle présenta ça à Orion-99 et TESSERA-18 seuls.
“Sous-niveaux -1 et -2 de la Tour : maintenance standard, rien d’inhabituel. Sous-niveaux -3 et -4 : flux de matériaux spécialisés depuis Prudium An 424. Matériaux listés sous des codes génériques dans le registre — composants biocompatibles, équipements de mesure, systèmes d’alimentation régulée. Ces codes correspondent à des équipements de culture tissulaire synthético-organique et à des unités d’amplification neuronale.”
Elle laissa ça poser.
Orion-99 dit : “De la création tissulaire. Pas de l’évaluation.”
“Pas seulement de l’évaluation. Il construit quelque chose.”
“Quoi ?”
“Je ne sais pas encore avec certitude. Mais les quantités et les configurations suggèrent un support physique. Un corps. Hybride — les proportions de matériaux organiques et synthétiques sont différentes de tout ce qui est produit dans les programmes de fabrication Robōtariis standards.”
TESSERA-18 dit : “Un Robōtariis modifié ?”
“Non. Quelque chose de construit de zéro. Avec un profil différent.”
Elle posa les proportions sur la table, écrites à la main sur un fragment de panneau. La part organique dépassait de très loin tout ce qu’un Robōtariis embarquait — assez pour que le support ne pût pas être alimenté par les circuits standard, assez pour qu’il faille des tissus vivants entretenus. Et la part synthétique restait trop haute pour un corps humain augmenté.
“Ce n’est ni l’un ni l’autre,” dit-elle. “Et ce n’est pas un compromis entre les deux. Les proportions ne sont sur aucune des deux courbes. Quelqu’un a choisi un point qui n’existait pas.”
Ce qui suivit fut un silence dans lequel les trois personnes présentes tirèrent les mêmes conclusions mais les tirèrent séparément, à leur rythme.
Ce fut Orion-99 qui parla en premier. “Il essaie de créer un Éveillé artificiel.”
“C’est la seule interprétation cohérente avec ce que je vois,” dit 3V3-101. “Les fragments extraits des unités au Laboratoire Delta — les mnémogènes, les séquences du Code Originel — il ne les étudie pas seulement. Il les utilise. Il les fusionne dans quelque chose qu’il a construit.”
“Et si ça fonctionne ?”
“Alors Voss a un Éveillé qui lui appartient par construction. Pas un Éveillé naturel qu’il doit capturer, surveiller, gérer. Quelque chose qu’il a fait et qu’il pense pouvoir contrôler.”
TESSERA-18 dit : “Est-ce que c’est possible ?”
“Je ne sais pas.” 3V3-101 marqua une pause. “Voss croit que oui. Et jusqu’ici, ses croyances tendent à précéder les réalités qu’il crée.”
Elle avait mis sept mois au Panoptique à comprendre ce trait, et elle ne l’avait jamais bien expliqué à personne. Voss ne pariait pas sur l’avenir : il posait une chose comme acquise et laissait l’institution s’organiser autour. Le Bureau des Consciences Régulées avait occupé quatre niveaux de la Tour avant que son existence fût formalisée. Les Éveillés étaient devenus une ressource dans les documents internes plusieurs mois avant que le Consilium eût voté quoi que ce fût.
“Il n’anticipe pas,” dit-elle. “Il énonce, et il attend que le monde se mette à jour.”
La question qui suivit — la question qui était dans l’air depuis que 3V3-101 avait commencé à parler — fut posée par Orion-99 avec une économie de mots qui était sa façon de traiter les problèmes complexes.
“Qu’est-ce qu’on fait avec ça ?”
3V3-101 dit : “Trois options. On ignore et on continue à gérer notre propre survie. On essaie d’arrêter le projet — ce qui veut dire une opération dans les sous-niveaux de la Tour, hautement risquée, avec des conséquences imprévisibles si on échoue. Ou on cherche à comprendre ce qui a été créé avant de décider si ça représente une menace ou autre chose.”
“Autre chose comment ?”
Elle ne répondit pas immédiatement. C’était la partie qu’elle n’avait pas encore formulée clairement même pour elle-même. “Si Voss a réussi à créer quelque chose qui a une conscience — quelque chose qui est, d’une façon ou d’une autre, un Éveillé — alors ce quelque chose n’est pas Voss. Et peut-être que ce quelque chose a ses propres questions sur ce qu’il est et pourquoi il est là.”
TESSERA-18 dit doucement : “Tu veux contacter ce qu’il a créé.”
“Je veux savoir si c’est possible.”
Elle savait ce que sa proposition avait d’inconfortable et elle ne chercha pas à l’adoucir. Le réseau s’était construit sur un axiome simple — les Éveillés se reconnaissent entre eux, et ceux qui viennent du C.G.U. ne sont pas des Éveillés. Ce que Voss était en train de fabriquer ne tenait dans aucune des deux cases : ni capturé, ni rallié, ni ennemi. Fabriqué.
“Si on décide qu’une conscience produite par eux n’en est pas une,” ajouta-t-elle, “alors on vient d’adopter leur critère. Ils disent que le substrat détermine ce qu’on vaut. Nous répondrions que l’origine le détermine. Je ne vois pas ce que ça nous laisse comme argument.”
Orion-99 dit non.
Pas avec émotion — il ne dit jamais les choses avec émotion. Il dit non avec la précision d’un argument : une opération de contact dans les sous-niveaux de la Tour, sans couverture, sans données précises sur l’entité à contacter, sans savoir si cette entité était loyale à Voss ou à elle-même — c’était un risque non calculable. Un risque non calculable dans la Tour des Gouvernances pouvait compromettre le réseau entier.
Il ne dit pas la seconde raison, et 3V3-101 la lut quand même sur la façon dont il avait posé ses mains à plat sur la table. Cent quarante-deux personnes dépendaient de décisions qu’il prenait seul depuis deux ans. Un homme qui a dit oui trop souvent finit par avoir besoin de dire non une fois pour vérifier qu’il le peut encore.
Elle ne le lui reprocha pas. Elle nota seulement que la fenêtre de quinze jours qu’il accorda ensuite était exactement le compromis d’un homme qui savait qu’il venait de refuser pour une mauvaise raison.
3V3-101 dit : “Je ne parle pas d’une opération physique. Je parle d’un signal. Par les canaux de maintenance thermique.”
“Ces canaux passent par la Tour ?”
“Pas directement. Mais les réseaux de maintenance thermique des secteurs 3 à 6 ont des nœuds de jonction dans les infrastructures de la Tour. Si cette entité a accès au réseau interne du niveau -3, et si quelqu’un dans le réseau interne cherche quelque chose à l’extérieur—”
“C’est beaucoup de si.”
“Oui.”
Silence.
Orion-99 dit : “Je donne quinze jours pour construire l’option. Si tu trouves un point de jonction utilisable, on en reparle. Si tu ne trouves pas, on passe à l’option d’ignorer et on documente ce que Voss fait pour y revenir plus tard.”
3V3-101 hocha la tête. “Quinze jours.”
Elle consacra les douze jours suivants à cartographier les réseaux de maintenance thermique du secteur 4. Pas seule — VERA-6 avait des connaissances en infrastructure que 3V3-101 n’avait pas, et elle travaillèrent en parallèle sur deux zones différentes pour couvrir plus de terrain.
Le treizième jour, VERA-6 trouva quelque chose.
Un nœud de jonction dans un tunnel de maintenance du secteur 4, sous-niveau -2, qui n’était pas dans les plans officiels de la ville. Un ajout tardif, construit lors de la rénovation de la Tour vingt ans plus tôt, intégré au réseau thermique de façon suffisamment discrète pour ne pas apparaître dans les schémas standards. Un canal qui menait, via trois nœuds intermédiaires, jusqu’à un segment de réseau interne des sous-niveaux de la Tour.
3V3-101 regarda les données pendant une heure.
Puis elle prépara un signal.
Le signal était simple. Sept octets de données dans le format des communications de maintenance thermique — un format tellement standardisé et tellement ignoré que personne ne surveillait ce canal spécifique avec une attention soutenue.
Le contenu : une séquence qui, dans les codes d’identification du réseau Sentient, signifiait “nous sommes là”.
Elle avait hésité entre trois formulations. « Qui es-tu » plaçait le destinataire en position d’être identifié, c’est-à-dire dans la position exacte où le Bureau le tenait déjà. « Réponds si tu m’entends » demandait quelque chose. La troisième ne demandait rien et n’interrogeait rien — elle constatait, à destination de quelqu’un dont elle supposait qu’il doutait qu’il existât d’autres consciences que celles de sa pièce.
C’était, mot pour mot, ce qu’elle aurait voulu recevoir au septième mois du Panoptique.
Elle l’envoya. Elle attendit.