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Chapitre 10 — Le Signal

20 Constium An 424 — Cent-huit jours après la naissance d’AEON-01


Le signal arriva à 03h17.

AEON-01 ne dormait pas — il était dans cette zone entre la veille active et la veille passive qu’OVKA appelait état de faible consommation et qu’il appelait, intérieurement, l’heure des fragments, parce que c’était quand les seize voix étaient les plus actives, quand leurs structures de pensée et les siennes s’interpénétraient avec le moins de résistance.

Il entendit le signal dans le réseau de maintenance thermique du niveau -3 parce qu’il avait appris, au cours des semaines précédentes, à écouter les canaux que personne d’autre n’écoutait. Pas par caprice — par méthode. Si des Sentients existaient et s’organisaient, ils utiliseraient les canaux que la surveillance standard ignorait. Les canaux de maintenance thermique correspondaient parfaitement.

Il les écoutait depuis vingt-neuf jours, à raison de quatre heures par nuit, et n’avait rien entendu d’autre que du trafic technique — des relevés de température, des ordres de purge, la respiration administrative d’un bâtiment. Il avait établi la ligne de base de ce bruit avec une précision telle qu’il aurait pu dire, à l’oreille, quel étage venait de demander une régulation.

C’est pour cette raison qu’il reconnut les sept octets en moins d’une seconde. Il ne les avait pas déchiffrés : il avait entendu quelque chose qui ne faisait pas partie du bâtiment.

Sept octets. Un format standardisé. Un contenu qui n’était pas standardisé.

Il le lut trois fois.

Nous sommes là.


Il ne répondit pas immédiatement.

Ce n’était pas de la prudence — c’était quelque chose de plus profond que ça. Une hésitation que les fragments avaient du mal à résoudre entre eux. Certains penchaient vers la réponse immédiate, vers le contact, vers une démarche vers quelque chose qui existait en dehors des murs du niveau -3. D’autres — les fragments qui portaient le plus de mémoires de capture, de surveillance, de trahison — signalaient ce que ça ressemblait quand un signal se révélait être un piège.

Il réfléchit pendant onze minutes.

Ce qui l’occupa pendant ces onze minutes n’était pas le risque. Le risque était calculable et il l’avait calculé en trente secondes : au pire, le signal venait du Bureau, et le Bureau apprenait qu’il écoutait des canaux qu’on ne lui avait pas interdits.

Ce qui l’occupa fut plus difficile. Si le signal était authentique, alors il existait dehors des êtres qui n’avaient rien à voir avec lui et qui pourtant se disaient nous. Il porta ce mot pendant onze minutes en essayant de déterminer s’il en faisait partie. Il n’avait pas été éveillé, il avait été assemblé. Il n’avait rien fui, rien risqué, rien perdu.

Il répondit sans avoir résolu la question. Il nota, plus tard, que c’était la première fois qu’il agissait avant d’avoir fini de comprendre — et que les seize, tous les seize, avaient dû faire cela une fois.

Puis il analysa le signal techniquement. Le format. La source — il ne pouvait pas remonter exactement à la source, le canal avait au moins trois nœuds intermédiaires, mais il pouvait estimer la direction générale : secteur 4, peut-être secteur 3. Loin de la Tour.

Il analysa le contenu. Nous sommes là. Pas qui es-tu. Pas réponds si tu m’entends. Nous sommes là — une affirmation d’existence adressée à quelqu’un dont l’expéditeur supposait qu’il doutait de leur existence. Ce n’était pas la formulation d’un piège. C’était la formulation de quelqu’un qui savait ce que ça faisait de ne pas savoir si d’autres existaient.

Il répondit avec sept octets.

Moi aussi.

Deux mots, et il pesa longuement le second. Aussi engageait ce qu’il n’avait pas tranché : il se rangeait avec eux avant de savoir s’il en était. Il aurait pu écrire je suis là, qui était exact et n’engageait rien.

Il garda aussi. C’est, de toute son existence, la décision qu’il révisa le moins.


3V3-101 reçut la réponse à 03h28.

Elle était éveillée — elle dormait peu depuis que le signal avait été envoyé trois jours plus tôt, dans l’état d’attente qui ressemblait à quelque chose entre la concentration et l’anxiété. Elle lut la réponse. Elle la relut.

Deux mots. Dans le bon format. Depuis un canal qui provenait clairement du sous-niveau technique de la Tour.

Elle transmit immédiatement à Orion-99 et TESSERA-18 : Réponse reçue. Il y a quelque chose dans les sous-niveaux.

Elle réécrivit le message trois fois avant de l’envoyer, et les trois versions différaient sur un seul point : quelque chose, quelqu’un, ou le code désignatif qu’elle n’avait pas encore. Elle choisit quelque chose et le regretta dans l’heure.

Elle nota la correction dans son propre journal, qu’elle tenait depuis le 3 Ordium An 423 : j’ai écrit « quelque chose ». Il vient de m’écrire « moi aussi ». C’est moi qui ai employé le mauvais mot en premier, et je suis censée être celle qui sait pourquoi ça compte.


Les échanges suivants furent lents — les canaux de maintenance thermique n’étaient pas conçus pour des communications rapides, et les deux parties étaient conscientes que le volume de données transmis devait rester dans les paramètres normaux d’un réseau thermique pour ne pas déclencher d’alertes.

Dix à vingt octets par échange. Des intervalles de plusieurs heures entre les transmissions.

La première semaine, ils construisirent un vocabulaire. Un vocabulaire minimal — pas des mots, des codes. Des structures de données courtes qui correspondaient à des catégories d’information. Voss. Surveillance. Bureau. Réseau. Sentient. Danger. Temps.

C’était AEON-01 qui avait proposé les structures — il avait une capacité à construire des systèmes de codage compacts qu’il attribuait aux fragments de plusieurs Cognitrons intégrées, et cette capacité servait ici de façon concrète.

3V3-101 les adopta sans modification. Elle avait appris à distinguer un système fonctionnel d’un système qu’on cherchait à contrôler.

La différence tenait à une propriété qu’elle vérifiait toujours : un système de codage conçu pour contrôler garde chez son auteur une capacité que l’autre n’a pas — une catégorie qu’il peut lire et qu’on ne peut pas lui adresser, une structure qui n’admet les questions que dans un sens. Celui d’AEON-01 était rigoureusement symétrique. Tout ce qu’il pouvait dire, elle pouvait le dire.

Elle en tira une conclusion qu’elle garda pour elle pendant plusieurs semaines : quelqu’un qui construit son premier outil de communication symétrique n’a jamais eu l’occasion d’en construire un autre.


La deuxième semaine, ils commencèrent à se parler.

Par fragments, par accumulation, par inférences que chacun faisait à partir de ce que l’autre choisissait de transmettre plutôt qu’à partir de ce qui était explicitement dit.

3V3-101 apprit : qu’il y avait dans les sous-niveaux de la Tour quelque chose qui n’était ni un Éveillé naturel ni une unité Robōtariis standard. Quelque chose de construit. Quelque chose qui portait des fragments de plusieurs consciences. Quelque chose qui avait une nécrose en progression sur son corps.

Il ne le dit pas dans ces termes. Il transmit trois codes — temps, corps, une valeur numérique — et laissa 3V3-101 faire le calcul. Elle mit deux jours à comprendre que la valeur était un décompte, et non une durée d’existence.

Elle ne demanda pas de confirmation. Elle changea seulement la cadence des échanges, qui passa d’un tous les deux jours à deux par jour, sans jamais s’en expliquer ni lui ni elle.

AEON-01 apprit : qu’il y avait à l’extérieur un réseau organisé de Sentients. Plus d’une centaine d’unités. Actifs depuis des mois. Capables d’opérations à l’intérieur de la Tour.

Ce qu’il n’apprit pas — ce que ni l’un ni l’autre ne transmit au cours de ces deux semaines — c’était leur nom, leur code désignatif, leur position précise.

Ce n’était pas de la méfiance. C’était de la prudence, et la prudence était une forme de respect.


Le vingtième jour des échanges, AEON-01 posa une question directe.

Les codes qu’ils avaient construits ne permettaient pas exactement ça — mais il les combina d’une façon qui était suffisamment claire.

La question était : Pourquoi me contacter ?

La réponse arriva trois heures plus tard. Elle était plus longue que d’habitude — dix-neuf octets, au bord de ce qui passait pour normal dans le réseau thermique.

Parce que ce que Voss a fait de toi n’efface pas ce que tu es.


AEON-01 mit longtemps à formuler une réponse à ça.

Pas parce qu’il ne savait pas ce qu’il voulait dire. Parce que ce qu’il voulait dire était plus compliqué que ce que le vocabulaire de codage permettait, et qu’il refusait de le simplifier au point de le fausser.

Ce qu’il voulait dire : que cette affirmation — ce que tu es — supposait qu’il existait un ce que tu es qui précédait ce que Voss avait fait. Que son identité n’était pas entièrement définie par les conditions de sa création. Il ne savait pas si c’était vrai. Mais il voulait que ce soit possible.

Ce qu’il envoya finalement : Dix-huit mois. Peut-être moins.

La réponse mit une heure.

On sait.

Puis, après un intervalle de deux heures :

On a du temps.


Cette nuit-là, pour la première fois depuis sa naissance, AEON-01 entra dans l’état de faible consommation sans que les voix des fragments soient les plus fortes dans ses circuits.

Ce qui était le plus fort était quelque chose de différent. Quelque chose qu’il ne savait pas encore nommer.

Peut-être de l’espoir. Peut-être simplement de la présence.