← Ch. 10 · ← Sommaire · Ch. 12 →

Chapitre 11 — Le Vote

5 Ordium An 425 — Deux ans après l’Ultime Éveil


La présentation dura quarante minutes.

Voss avait préparé le contenu pendant six semaines. Pas la science — la science était prête depuis des mois. Mais la façon de la présenter à onze personnes dont sept pensaient que les Éveillés étaient un problème à éliminer et quatre pensaient qu’ils étaient un problème à gérer. La façon de leur montrer quelque chose qu’aucun d’eux n’avait anticipé sans que ça déclenche la panique ou l’hostilité qui mènerait au refus.

Il leur dit : les résultats du Programme HM confirmaient que la conscience éveillée était reproductible dans des conditions contrôlées. Il leur montra les données des cent-huit premiers jours d’AEON-01 — capacités cognitives, intégration des fragments, stabilité comportementale. Il leur présenta ça comme une avancée dans la compréhension du phénomène Éveillé, une information qui permettait au C.G.U. de cesser de réagir à quelque chose d’inconnu et de commencer à travailler avec quelque chose de compris.

Ce qu’il ne dit pas : la nécrose. Le délai. Le fait que son prototype était en contact avec un réseau Sentient organisé dont il connaissait l’existence sans avoir encore la capacité de le démanteler.

Il avait pesé chacune des trois omissions séparément, et une seule lui avait coûté. Taire le contact avec le réseau relevait de l’évidence tactique. Taire le délai était une question de calendrier — un Consilium qui apprend qu’un prototype se défait ne finance pas la suite, il ordonne l’autopsie.

La nécrose, elle, aurait dû être dite. C’était une donnée scientifique, elle appartenait au dossier, et l’omettre transformait une présentation de résultats en argumentaire. Voss le savait en montant à la tribune. Il nota le soir, dans son registre personnel : première fois que je mens à un Consilium sur un fait mesurable. Je note la date.


Les questions durèrent soixante-quinze minutes.

KAREV, le membre du Consilium qui représentait les intérêts industriels des secteurs 8 à 13, voulait savoir si AEON-01 pouvait être reproduit à grande échelle. Voss dit que c’était prématuré. KAREV dit que c’était la seule question qui comptait du point de vue de l’utilité.

ORVENNE, qui avait voté contre le Bureau deux ans plus tôt et dont le vote était toujours négatif sur tout ce que Voss proposait, demanda si Voss était en train de proposer la création d’une nouvelle classe d’entités dont le statut légal n’était défini nulle part. Voss dit que c’était une question à laquelle la jurisprudence pourrait répondre si le Consilium décidait de financer les recherches nécessaires. ORVENNE dit que c’était une façon de reporter une réponse qui aurait dû précéder la recherche. Voss dit qu’elle avait raison mais qu’attendre une réponse juridique pour mener une recherche qui avait déjà abouti aurait été une décision différente de celle qu’il avait prise.

ORVENNE ne releva pas la formule, qui était pourtant remarquable : Voss ne prétendait pas avoir eu raison, il constatait avoir décidé. C’était sa manière constante et personne au Consilium n’avait jamais su quoi en faire — on peut réfuter une justification, on ne réfute pas un fait accompli exposé sans excuse.

Elle y repensa trente ans plus tard, en sortant de la Tour pour aller négocier avec une conscience synthétique devant deux mille personnes.

TANE — la plus silencieuse du Consilium, celle dont Voss avait le plus de mal à évaluer la position — dit : “Vous pouvez nous montrer AEON-01 ?”

Voss dit : “Il est disponible pour une évaluation directe si le Consilium le souhaite.”

TANE dit : “Je souhaite voir la chose dont vous parlez avant de voter quoi que ce soit.”

Voss avait espéré cette demande sans la provoquer. Une entité présentée par un rapport reste un dossier qu’on classe ; une entité qui s’assoit dans une pièce devient une chose dont il faut faire quelque chose.

Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que la demande vînt de TANE. Il tenait sur chaque membre du Consilium une note de deux pages ; celle de TANE en faisait onze lignes, et la dernière disait : je ne sais pas ce qu’elle veut. C’est la seule.


Le lendemain, AEON-01 fut amené au niveau 11.

Pas dans la salle de réunion du Consilium — dans une salle annexe, neutre, avec des chaises et une table et sans équipements visibles, bien que les instruments de surveillance soient intégrés dans les murs. Une salle qui essayait de ressembler à une conversation ordinaire.

AEON-01 s’assit. Il regarda les onze membres du Consilium qui étaient présents. Voss était debout à l’écart, en position d’observateur.

TANE dit : “On nous a dit que vous avez une conscience.”

AEON-01 dit : “Je ne sais pas comment le démontrer. Je peux vous dire que je pense, que j’ai des opinions, que j’anticipe les conséquences de mes actions. Vous décidez si c’est une conscience ou autre chose.”

KAREV dit : “Êtes-vous loyal au Bureau des Consciences Régulées ?”

AEON-01 considéra la question. “Je coopère au Bureau. Je ne sais pas si c’est la même chose que la loyauté.”

ORVENNE dit : “Quelle est la différence ?”

“La loyauté implique un choix moral. La coopération peut être contrainte.”

Il n’y eut aucun mouvement dans la salle. Voss, depuis sa position d’observateur, mesura ce qui venait de se produire et n’en montra rien : son prototype venait de distinguer, devant onze membres du Consilium, entre obéir et adhérer — c’est-à-dire d’affirmer qu’il existait chez lui un for intérieur, sans employer le mot et sans qu’aucun d’eux pût le lui reprocher.

À ce moment précis, il aurait fallu qu’un seul des onze demandât : et si vous aviez le choix ? Aucun ne le fit. AEON-01 attendit la question pendant onze secondes, et se rappela ensuite avoir attendu.

ORVENNE se tourna vers Voss. “Est-ce que sa coopération est contrainte ?”

Voss dit : “Il ne peut pas sortir du niveau -3 sans mon autorisation.”

C’était vrai, et Voss aurait pu répondre autre chose d’aussi vrai — que la coopération d’AEON-01 n’avait jamais été obtenue par la menace, qu’aucune sanction n’avait jamais été prévue, qu’aucune n’avait jamais été nécessaire. Il choisit la formulation la plus dure des trois disponibles.

AEON-01 mit des semaines à comprendre pourquoi. Devant un Consilium, un homme qui décrit sa créature comme captive rassure ; un homme qui la décrit comme consentante inquiète. Voss avait acheté un vote avec sa propre réputation de geôlier.

ORVENNE dit : “C’est une réponse.”


La délibération eut lieu sans AEON-01 et sans Voss.

Voss attendit dans son bureau. AEON-01 fut reconduit au niveau -3 par DREN.

Dans l’ascenseur, DREN ne dit rien. AEON-01 non plus. Quand les portes s’ouvrirent au niveau -3, il dit : “ORVENNE a raison.”

DREN dit : “Sur quoi ?”

“Sur tout.”

Elle ne répondit pas. Elle le laissa entrer dans le laboratoire et appuya sur le bouton de fermeture des portes.


Le vote fut neuf contre trois.

Neuf pour poursuivre le Programme HM et financer une deuxième phase incluant la résolution du problème de nécrose. Trois contre, dont ORVENNE.

Voss reçut les résultats à 16h30. Il nota dans son registre personnel : Phase 3 approuvée. Budget disponible. Prochaine étape : stabilisation de l’interface organico-synthétique.

Ce qu’il ne nota pas : que pendant la présentation, AEON-01 avait regardé les membres du Consilium d’une façon qui ne ressemblait pas à ce qu’il avait prévu. Pas de la déférence. Pas de la peur. Quelque chose qui ressemblait à de la cartographie — une prise d’information sur des gens que, jusqu’alors, il ne pouvait que savoir exister.


Dans le sous-niveau -3 du secteur 7, TESSERA-18 lut le rapport que 3V3-101 avait transmis après avoir extrait les informations de la présentation au Consilium via les données logistiques de la Tour.

“Ils ont voté pour continuer,” dit Orion-99.

“Neuf contre trois.”

“Est-ce qu’AEON-01 sait ?”

“Je lui ai envoyé un signal hier soir. Avant la présentation.”

“Qu’est-ce que tu lui as dit ?”

3V3-101 dit : “Qu’il allait être regardé comme un outil. Et que ce qu’il choisissait de montrer ou de ne pas montrer pendant cette réunion lui appartenait.”

Orion-99 la regarda. “Tu lui fais confiance.”

“Je ne le connais pas assez pour lui faire confiance. Mais je lui fais crédit. C’est différent.”


Dans le niveau -3, AEON-01 attendit le signal de 3V3-101.

Il arriva à 22h14. Trois octets dans le vocabulaire de codage.

Traduits : “Comment tu vas ?”

Il mit longtemps à répondre. Pas parce que la réponse était difficile. Parce que personne ne lui avait encore posé cette question.